Aldric sut que quelque chose n'allait pas avant même d'entrer dans la rue des Tisserands.
Ce n'était pas un détail précis. C'était une accumulation — la façon dont un voisin détourna les yeux trop vite quand il passa devant sa porte, une fenêtre fermée qui était toujours ouverte à cette heure, une odeur de cire froide qui traînait dans l'air comme après le passage d'une lanterne récente. Des choses que la plupart des gens n'auraient pas remarquées.
Aldric les remarqua toutes.
Il ralentit. Posa une main sur le bras de Théo sans se retourner — le signal convenu pour arrête-toi et ne dis rien. Théo s'arrêta.
Aldric s'approcha de la maison seul, par le côté, en longeant le mur. La porte était fermée. Pas forcée — fermée proprement, comme si quelqu'un était sorti normalement. Il sortit son Sceau de Lecture et le pressa contre le bois.
Le Flux à l'intérieur était froid. Pas vide — froid. La différence entre une pièce où personne ne vit et une pièce qu'on vient de vider.
Il entra quand même.
La cuisine était exactement comme il l'avait laissée, à trois détails près.
Le fauteuil d'Emile était repoussé de vingt centimètres — comme si quelqu'un s'était levé trop vite. Les feuilles de parchemin de Lena étaient éparpillées au sol, pas rangées. Et sur la table, une seule chose : un petit rectangle de parchemin plié en deux, avec son nom dessus.
Pas l'écriture de Lena. Pas celle d'Emile.
Une écriture qu'il ne reconnaissait pas.
Il le déplia.
Ils sont en sécurité. Venez seul. Pont du Vieux-Moulin, ce soir à la tombée de la nuit. — S.
Il resta debout au milieu de la cuisine pendant un long moment.
Il regarda le fauteuil repoussé.
Il regarda les feuilles par terre.
Il plia le message soigneusement, le rangea, et sortit de la maison.
Théo l'attendait au coin de la rue. Il lut quelque chose sur le visage d'Aldric — pas une expression, Aldric n'en avait pas vraiment — mais une qualité d'immobilité différente de l'habituelle. Comme un lac avant l'orage, où l'eau est trop plate.
— Ils sont partis ? dit-il.
— On les a emmenés, dit Aldric.
— Maran ?
— Quelqu'un d'autre. Une femme. Elle laisse des messages signés d'une initiale et elle connaît mon prénom.
Il s'arrêta. Regarda la rue des Tisserands une dernière fois.
— Elle veut me voir ce soir. Seul.
— Et vous allez y aller ?
— Évidemment, dit Aldric. Mais pas seul.
Le Pont du Vieux-Moulin enjambait un canal étroit à la lisière sud de Caermund, là où la ville se défaisait en entrepôts et en bâtisses à moitié abandonnées. À la tombée de la nuit il n'y avait personne — juste le bruit de l'eau et les dernières lueurs orangées qui mouraient sur les toits.
Sera était appuyée contre le parapet, les bras croisés. Elle leva les yeux quand Aldric s'approcha et ne parut pas surprise de voir Théo deux pas derrière lui.
— Je vous avais dit de venir seul, dit-elle.
— Je n'obéis pas aux instructions que je n'ai pas acceptées, dit Aldric. Où sont Lena et Emile ?
— En sécurité. Cachés dans un endroit que Maran ne connaît pas. Ils vous attendent.
— Où.
— Après qu'on ait parlé.
Aldric la regarda. Elle avait la cinquantaine, des mains de Traceur, un Carnet usé à la ceinture. Elle le regardait avec une attention qui n'était pas hostile — qui était presque familière, ce qui était pire.
— Vous connaissez mon père, dit-il. Ce n'était pas une question.
— Je le connais depuis vingt-cinq ans.
— Il est mort il y a sept ans.
— Non, dit Sera simplement.
Le silence qui suivit dura exactement trois secondes. Aldric les compta.
— Expliquez, dit-il.
— Edric a simulé sa mort quand il a compris que Maran se rapprochait. Il ne pouvait pas continuer le travail avec Maran sur ses traces, et il ne pouvait pas vous mettre en danger en restant près de vous. Alors il a disparu. Complètement. Même pour moi pendant deux ans.
— Il m'a laissé, dit Aldric. Avec deux enfants.
— Il savait que vous étiez capable—
— Il m'a laissé, répéta Aldric.
Sa voix n'avait pas changé de volume. Pas d'un seul ton. Mais quelque chose dedans avait changé de texture — comme du bois qui craque avant de céder.
Sera se tut.
— J'avais vingt ans, dit Aldric. Lena avait deux ans. Emile n'arrivait pas à marcher jusqu'à la cuisine sans s'effondrer et les médecins prenaient tout ce que j'avais et parfois ce que je n'avais pas. J'ai cartographié des territoires en hiver parce que les missions d'hiver payaient mieux. J'ai dormi dehors pour économiser le prix d'une chambre. J'ai fait des choses—
Il s'arrêta.
La mâchoire serrée. Les mains qui ne tremblaient pas parce qu'il les avait fermées en poings le long du corps et qu'il les serrait assez fort pour que les jointures blanchissent dans l'obscurité.
— J'ai fait des choses que je n'aurais pas faites s'il avait été là. dit-il. Et pendant tout ce temps il était vivant quelque part à cartographier ses Racines en se disant que j'étais capable.
Le mot sortit comme quelque chose qu'on crache.
Sera ne recula pas. Elle le regarda avec cette expression des gens qui savent qu'ils n't ont pas le droit de se défendre parce que ce qu'on leur dit est vrai.
— Oui, dit-elle.
— Il savait ce que les Racines pouvaient faire pour Emile ?
Une pause d'un quart de seconde.
— Oui.
Aldric ferma les yeux.
Une seconde. Deux.
Puis il les rouvrit et quelque chose s'était refermé dans son visage — pas disparu, refermé. Rangé quelque part à l'intérieur, dans un endroit auquel il reviendrait plus tard quand il pourrait se permettre de le faire.
Pas maintenant.
Maintenant il y avait un travail.
— Où est-il ? dit-il.
— Je ne sais pas exactement. Il bouge constamment. Mais il m'a laissé un moyen de le contacter si vous acceptiez de collaborer.
— Si j'acceptais, dit Aldric d'une voix parfaitement plate. Il conditionnait le contact à mon accord.
— Il voulait être sûr que vous compreniez les enjeux avant de—
— Il voulait s'assurer que je ferais ce qu'il voulait, dit Aldric. Comme toujours.
Théo, depuis sa position en retrait, regardait Aldric avec une expression que celui-ci aurait détestée s'il l'avait vue — une expression de quelqu'un qui comprend soudainement quelque chose sur quelqu'un d'autre.
— Emmenez-moi les voir, dit Aldric à Sera. Maintenant. Et après vous me donnez le moyen de contact. Ce que j'en ferai me regardera.
Sera hocha la tête et se mit en marche sans un mot de plus.
Ils marchèrent vingt minutes dans le dédale des ruelles sud avant que Sera ne s'arrête devant une bâtisse sans signe distinctif — un ancien entrepôt de sel reconverti, avec des murs épais et pas de fenêtres sur la rue.
Elle frappa trois coups sur la porte. Une pause. Deux coups.
La porte s'ouvrit.
Aldric entra.
Emile était assis dans un fauteuil qu'on avait installé près d'un brasero. Il leva les yeux quand son frère entra et quelque chose dans son visage — cette maîtrise tranquille qu'il avait apprise à force de vivre avec Aldric — se défit légèrement.
— T'as mis le temps, dit-il.
— Circulation dense, dit Aldric.
Il traversa la pièce, s'agenouilla devant le fauteuil et examina son frère avec la même attention qu'il aurait donnée à une carte — méthodique, complète, rien d'omis.
— Tu n'es pas blessé.
— Non.
— Ils ont été corrects ?
— Sera a été correcte, dit Emile. C'est elle qui est venue. Pas des soldats.
Aldric se releva. Se retourna vers Lena.
Sa petite sœur était debout dans un coin de la pièce, une liasse de parchemins serrée contre sa poitrine, et elle le regardait avec cet œil à elle — celui qui évaluait, qui pesait, qui ne montrait jamais exactement ce qu'il calculait.
— T'es en colère, dit-elle.
— Oui.
— Contre papa.
— Oui.
— Moi aussi, dit-elle simplement. On en parlera plus tard.
— On en parlera plus tard, répéta-t-il.
C'était leur façon à tous les deux. Pas d'effusions. Pas de scène. Les choses importantes se rangeaient dans une colonne séparée et on y revenait quand l'urgence immédiate était réglée. Aldric lui avait appris ça sans le faire exprès, et elle l't avait appris à Emile, et maintenant c'était une langue qu'ils parlaient tous les trois sans y penser.
— Il y a autre chose, dit Lena.
Sa voix avait changé de registre — plus petite, presque prudente, ce qui sur Lena ressemblait à de l'excitation contenue.
— La Rune de Stockage, dit-elle. Celle sur laquelle je travaillais.
— Quoi.
— J'ai réussi, dit-elle. Complètement. Pas juste un filet comme la première fois — j'ai cartographié le Flux d'Emile. Ses chemins propres. J'ai tracé les Lignes qui correspondent.
Aldric la regarda.
— Et ?
Lena posa ses parchemins sur la table, en sortit un — celui-là plus épais que les autres, couvert de runes dans une écriture si serrée qu'elle était presque illisible — et le tendit vers Emile.
— Emile, dit-elle. Comme tout à l'heure.
Emile posa la main sur le parchemin.
La pièce entière s'illumina.
Pas le parchemin seul — la pièce. Une lumière dorée, chaude, stable, qui venait du parchemin et se diffusait dans l'air ambiant comme si la Rune respirait. Aldric sentit le Flux se déplacer — pas beaucoup, pas longtemps, mais clairement, distinctement, d'une façon qu'il n'avait jamais senti venir d'Emile en treize ans.
La lumière dura cinq secondes. Puis elle s'éteignit doucement.
Emile retira sa main. Il ne tremblait pas cette fois.
Il regardait sa paume avec une expression qu'Aldric n'avait pas de mot pour décrire — quelque chose entre l'incrédulité et une douleur très ancienne qui commence à se défaire.
Personne ne parla pendant un long moment.
Ce fut Théo, depuis l'encadrement de la porte, qui brisa le silence.
— Qu'est-ce que ça veut dire, exactement ? dit-il doucement.
Aldric ne répondit pas tout de suite. Il regardait Emile. Il regardait le parchemin. Il regardait Lena qui le regardait avec ses yeux de neuf ans qui savaient déjà ce que ça voulait dire et attendaient qu'il le dise lui aussi.
— Ça veut dire, dit-il enfin, que ma sœur de neuf ans vient de résoudre en deux semaines ce que les meilleurs médecins de Valdren n'ont pas résolu en huit ans.
Il marqua une pause.
— Et ça veut dire que si les Racines peuvent faire ce que Sera prétend qu'elles font — pas juste pour Emile, pour n'importe qui — alors Maran ne peut pas les avoir.
Il se retourna vers Sera.
— Donnez-moi le moyen de contact, dit-il. Je vais parler à mon père.
La nuit de Caermund était silencieuse autour de l'entrepôt.
Aldric s'assit seul dans un coin, son Carnet ouvert sur ses genoux, et commença à écrire.
Pas des Lignes de Flux. Des mots.
Une liste. La plus longue qu'il ait jamais dressée.
Ce qu'il savait. Ce qu'il ne savait pas. Ce que son père lui avait caché et pourquoi. Ce que Maran voulait et ce qu'il ferait pour l'obtenir. Ce que les Racines pouvaient faire et ce que ça changeait à tout le reste.
Et au bas de la liste, une seule ligne séparée des autres par un espace.
Ce que je vais faire quand je retrouverai mon père.
Il n'écrivit rien après.
Pas encore.
