Point de vue : Fenë
Fenë avait trois cents ans et n'avait jamais fait de geste inutile.
C'était sa réputation dans le campement — pas une réputation flatteuse, juste une réputation juste. Il ne parlait pas pour rien dire, ne se déplaçait pas pour rien faire, ne regardait pas les choses qui ne méritaient pas d'être regardées. Les jeunes elfes le trouvaient ennuyeux. Aev l'avait dit une fois à voix haute et Fenë n'avait pas répondu parce que ce n'était pas faux et qu'une vérité non dangereuse ne méritait pas de réfutation.
Il avait décidé de rester avec l'humain malade parce que c'était logique.
Le groupe avait besoin que les membres valides se battent. L'humain malade ne pouvait pas se battre et ne pouvait pas courir suffisamment vite pour s'échapper seul. La fissure dans la paroi rocheuse menait à un réseau de grottes qu'il connaissait depuis cent cinquante ans. La décision s'était imposée d'elle-même, évidente et simple, pendant que tout le monde regardait ailleurs.
Ce n'était pas de l'héroïsme. C'était de la géométrie.
Emile ne parla pas pendant la première heure.
Il marchait — ou plutôt, il se laissait guider, une main sur le bras de Fenë, les jambes qui répondaient par intermittence. La fissure dans la paroi s'ouvrait sur un couloir de pierre basse qui descendait doucement vers le cœur de la colline. Fenë avait tracé une Ligne de lumière sur une feuille — simple, économique — et la tenait devant eux.
La grotte principale était à vingt minutes. Fenë les compta.
Quand ils y arrivèrent, il installa Emile contre la paroi la plus sèche — une vieille habitude de cartographe de terrain, toujours le mur le plus sec, toujours à l'abri du courant d'air — et s'assit en face de lui.
Emile respirait trop vite. Pas de panique — d'effort. Ses jambes avaient tenu mais elles avaient tout donné pour tenir.
— Merci, dit-il quand sa respiration se calma un peu.
Fenë hocha la tête.
— Votre frère va nous chercher, dit-il. Il faut attendre.
— Je sais, dit Emile. Il cherche toujours.
Il dit ça d'une façon particulière — pas avec de l'amertume, pas avec de l'admiration non plus. Juste avec la précision de quelqu'un qui énonce un fait qu'il a vérifié suffisamment souvent pour ne plus en douter.
Fenë le regarda.
En trois cents ans, il avait appris à regarder les humains sans les sous-estimer — erreur courante parmi les elfes, qui confondaient la brièveté d'une vie avec la brièveté d'une pensée. Cet humain-là avait quelque chose dans les yeux que Fenë reconnut sans le nommer immédiatement. Il lui fallut un moment.
De l'ancienneté. Pas en années — en expérience de la douleur portée longtemps.
— Vous êtes fatigué, dit Fenë. Pas de la marche.
— Non, dit Emile. Pas de la marche.
Il posa la Rune de Lena sur ses genoux. La lumière dorée qu'elle produisait était plus faible que d'habitude — il avait trop puisé pendant l'embuscade, ou peut-être que la grotte étouffait quelque chose.
— Ma sœur l'a faite pour moi, dit-il. Elle a mis deux semaines. Elle avait dit qu'elle en ferait une meilleure après.
— Elle en fera une meilleure, dit Fenë.
— Je sais. Elle fait toujours mieux la deuxième fois.
Il regardait la Rune. Fenë le regardait.
— Elle va trouver la septième Racine, dit Emile. Aldric va l'y emmener. Aldric emmène toujours les gens là où ils doivent aller, même s'ils ne savent pas encore que c'est là qu'ils doivent aller.
— Et vous ? dit Fenë.
Emile leva les yeux.
— Moi je suis fatigué, dit-il simplement.
Ce n'était pas une plainte. C'était un constat — le genre de constat qu'on fait quand on a passé assez de temps à être honnête avec soi-même pour que les mensonges confortables ne tiennent plus.
Fenë ne dit rien. Il y avait des moments où parler remplissait le silence d'une façon qui ne servait à personne.
La nuit tomba sur la forêt au-dessus d'eux.
Ils ne le virent pas — la grotte n'avait pas de fenêtre, évidemment — mais Fenë le sentit dans le Flux ambiant, ce léger changement de texture qui venait quand la lumière quittait les feuilles. Il renouvela la Ligne de lumière sur sa feuille.
Emile avait dormi deux heures. Quand il se réveilla, quelque chose avait changé dans son visage — une qualité de fatigue différente, plus profonde, qui ne venait pas du sommeil insuffisant.
Fenë le sut immédiatement.
Il avait vu des gens mourir. Trois cents ans donnaient cette expérience-là aussi, inévitablement. Il savait reconnaître le moment où un corps décide que continuer coûte plus que ce qu'il peut payer.
Il ne dit rien. Il attendit.
Ce fut Emile qui parla le premier.
— Je vais vous demander quelque chose, dit-il.
— Oui.
— Vous leur direz. Aldric et Lena. Ce que je vais vous dire. Parce que moi je ne pourrai pas.
Fenë regarda l'humain de treize ans avec ses jambes qui ne répondaient plus et sa Rune qui s'éteignait doucement faute de Flux pour l'alimenter.
— Je leur dirai, dit-il.
Emile prit une inspiration. Longue, lente, comme quelqu'un qui fait l'inventaire de ce qu'il lui reste.
— Aldric, dit-il. Il faut lui dire qu'il a bien fait. Pas bien fait de partir, pas bien fait de choisir comme il a choisi — il faut lui dire qu'il a bien fait d'être qui il est. Parce que lui il ne le sait pas. Il pense qu'être froid c'est un défaut qu'il a développé par nécessité. Mais c'est pas un défaut. C'est ce qui nous a gardés en vie. C'est ce qui a gardé Lena en vie. Et moi. Il faut lui dire que je le sais et que je l'ai toujours su et que j'aurais dû le lui dire avant.
Il marqua une pause. Sa voix était calme — d'un calme qui n'avait rien d'artificiel.
— Et il faut lui dire autre chose, dit-il. Il faut lui dire d'arrêter de porter les choses seul. Que Lena est assez grande. Qu'elle l'a toujours été, dans sa tête. Qu'il peut lui faire confiance pour les choses importantes pas juste les runes.
Fenë écoutait sans bouger.
— Et Lena, dit Emile. Pour Lena c'est plus simple. Il faut lui dire que la rune elle était parfaite. La première. Pas la deuxième qu'elle voulait faire. La première était parfaite et je l'ai senti. Ces deux minutes où mon Flux a bougé normalement — juste deux minutes — c'était les deux meilleures minutes de ma vie. Dis-lui ça exactement. Les deux meilleures minutes de ma vie.
Sa voix ne trembla pas. Ses yeux non plus.
— Elle va vouloir recommencer, dit-il. Elle va penser qu'elle aurait pu faire mieux, qu'elle aurait pu trouver plus vite, qu'avec une semaine de plus elle aurait— dis-lui que non. Dis-lui que deux minutes c'était bien. Que c'était suffisant.
Fenë posa une main sur l'épaule de l'humain.
— Je leur dirai, répéta-t-il.
Emile hocha la tête.
Il regarda la Rune une dernière fois. La lumière dedans était presque éteinte — un fil doré, fin comme un souffle.
— Ils ont commencé à trouver, dit-il doucement. Le remède. Lena avait commencé. C'est bien.
— Oui, dit Fenë.
— Ce n'est pas grave que ce soit trop tard pour moi.
Il dit ça avec une honnêteté si absolue, si dépourvue de tragédie performative, que Fenë — qui n'avait pas pleuré depuis soixante ans et ne pleurait pas maintenant — sentit quelque chose dans sa poitrine se déplacer d'un millimètre.
— Ce n'est pas grave, répéta Emile. Parce que ça ne sera pas trop tard pour les autres. C'est pour ça que les Racines existent. C'est pour ça qu'Aldric va les trouver. Pas pour moi — pour tous ceux qui sont comme moi et qui n'ont pas encore de grande sœur de génie.
Il ferma les yeux.
Sa respiration était lente. Régulière. Puis moins régulière.
— Fenë, dit-il.
— Oui.
— Merci de ne pas être parti.
— C'était logique, dit Fenë.
Emile sourit — un sourire petit, épuisé, mais réel.
— Aldric dirait la même chose, dit-il.
La lumière dans la Rune s'éteignit une heure avant l'aube.
Fenë resta assis jusqu'au matin, immobile, la feuille lumineuse posée entre eux deux. Il ne pria pas — les elfes ne priaient pas de la façon dont les humains priaient. Mais il traça quelque chose sur une nouvelle feuille. Pas une arme, pas un soin, pas une défense.
Une carte.
Petite, simple — juste la grotte, le couloir, la fissure dans la paroi. Et au centre, un point.
Il ne savait pas exactement pourquoi il faisait ça. Peut-être parce que l'humain avait passé sa vie entière dans un monde de cartographes et qu'il méritait d'être quelque part sur une carte. Quelque part de précis, de localisé, de réel.
Pas perdu. Trouvé.
Il plia la feuille soigneusement et la glissa dans sa ceinture.
Puis il se leva et remonta vers la lumière pour trouver Aldric Voss.
