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Chapter 19 - Chapitre 19 — Caen Mirval

L'Académie des Traceurs de Flux de Valdren était bâtie sur une colline au centre de la ville d'Arnfeld — assez haute pour dominer les toits, assez visible pour rappeler à tout le monde ce qu'elle représentait.

Aldric — Caen Mirval — l'observa depuis la rue pendant dix minutes avant d'entrer.

Il nota : trois entrées visibles, probablement deux autres de service. Des Traceurs en formation qui allaient et venaient avec des Carnets sous le bras. Des gardes à l'entrée principale — armés mais pas vigilants, le genre de gardes qui cherchent les menaces évidentes et pas les autres. Une architecture qui favorisait la surveillance verticale — des fenêtres hautes, des cours ouvertes — conçue à l'origine pour surveiller les étudiants, pas pour protéger les secrets.

Utile à savoir.

Il entra.

L'entretien d'admission dura une heure.

Le Maître qui le reçut s'appelait Dorvaine — un homme de soixante ans avec des mains de Traceur et des yeux qui évaluaient en permanence, ce qu'Aldric reconnut immédiatement comme un réflexe professionnel qu'il partageait et qu'il devait donc cacher.

Il se présenta comme Caen Mirval. Ostfeld, Marches de l'Est. Père marchand, autodidacte, venu à la Tracerie tard — vingt-six ans, il le dit avec une légère gêne comme si c'était une honte, ce qui était exactement la bonne façon de le dire.

Dorvaine lui demanda de tracer.

Aldric traça — avec ses défauts préparés, ses hésitations aux nœuds, sa surconsommation légère de Mana. Trois Lignes simples, une courbe pas tout à fait parfaite, un ancrage qui tenait mais avec vingt pour cent de Mana de trop.

Le niveau d'un Traceur de vingt-six ans autodidacte qui s'en sortait mais ne s'en sortait pas brillamment.

Dorvaine hocha la tête.

— Technique correcte mais inefficace, dit-il. Des lacunes aux jonctions complexes. Réserve de Mana dans la moyenne basse. Vous avez appris seul ?

— Oui, dit Aldric avec la légère défensive de quelqu'un à qui on dit que son travail est insuffisant.

— Ce n'est pas un reproche, dit Dorvaine. Les autodidactes ont souvent de mauvaises habitudes difficiles à corriger mais une intuition du Flux que les élèves formés trop tôt n'ont pas. Vous venez pour apprendre ou pour valider ce que vous savez déjà ?

— Pour apprendre, dit Aldric. Je sais ce que je ne sais pas.

Dorvaine le regarda une seconde de trop.

— C'est plus rare qu'on ne le croit, dit-il. Bienvenue à l'Académie, Mirval.

La première semaine, Aldric écouta.

Il assista aux cours comme tout le monde, traça quand on lui demandait de tracer, répondit aux questions sans se distinguer, mangea aux tables communes et laissa les conversations venir à lui plutôt que d'aller vers elles. Il mémorisait — les visages, les noms, les dynamiques entre étudiants, qui admirait qui, qui craignait qui, qui posait des questions sincères et qui posait des questions pour montrer qu'il en connaissait déjà la réponse.

Il y avait cent douze étudiants à l'Académie. En une semaine, il en avait déjà classé soixante-huit dans des catégories utiles.

Pas d'alliés potentiels parmi les soixante-huit. Mais des gens dont il comprenait déjà la carte intérieure, ce qui était un début.

La nuit, dans sa chambre étroite au troisième étage, il ouvrait son second Carnet.

Il continuait à cartographier.

Les Racines ne se voyaient pas depuis Arnfeld — la ville était construite sur de la roche compacte sans connexion directe aux Veines majeures. Mais il pouvait calculer leur position relative depuis ce qu'il savait déjà, triangulant avec ses copies de la salle souterraine. Il ajoutait des données, affinait des estimations, construisait une image de plus en plus précise de l'architecture globale du réseau.

Et dans les marges du second Carnet, dans une écriture si petite qu'il fallait presque une loupe pour la lire, il commençait autre chose.

La fusion.

Ce qu'il avait appris des elfes — la façon dont les feuilles se connectaient aux Racines, la façon dont le Flux organique différait du Flux humain en texture et en intention — il l'intégrait progressivement à sa propre cartographie. Pas comme technique séparée. Comme couche supplémentaire dans ses Lignes. Un enrichissement de la structure de base, invisible depuis l'extérieur, qui changeait ce que ses Lignes pouvaient produire de façon fondamentale.

Il ne savait pas encore exactement ce que ça donnait.

Mais il le sentait prendre forme, la nuit, dans cette chambre étroite avec son second Carnet ouvert sur les genoux.

Quelque chose qui n'avait pas encore de nom.

Le dixième soir, il prit la Rune de Liaison de Lena et la pressa dans le bois du bureau de sa chambre — assez fort pour qu'elle adhère, dans un coin peu visible.

Immédiatement, dans sa poitrine, quelque chose de chaud et de stable se manifesta.

Lena allait bien.

Il posa la main sur le bureau une seconde, les yeux fermés.

Puis il rouvrit son second Carnet et se remit au travail.

Le douzième jour, il trouva le premier allié potentiel.

Elle s'appelait Mira.

Pas Mira Doran — une autre. Mira Castèn, dix-neuf ans, Traceure de deuxième année, avec une réserve de Mana exceptionnelle et une façon de regarder les cours de théorie politique de l'Académie — les cours sur les relations entre les Traceurs et les institutions royales — avec une expression qu'Aldric reconnut immédiatement.

Le même regard qu'il avait quand quelqu'un lui disait quelque chose d'officiellement vrai et fondamentalement faux.

Elle ne dit rien pendant ces cours. Elle notait, posait des questions techniques, ne contestait pas.

Mais après le cours, dans le couloir, elle dit à sa voisine — à voix basse, pas assez basse :

— Si le Flux appartient à tout le monde par nature, pourquoi est-ce qu'on apprend que certains ont le droit de le réguler pour les autres ?

Sa voisine haussa les épaules et continua à marcher.

Aldric ralentit imperceptiblement.

Il attendit deux jours.

Puis il s'assit en face d'elle à la table du dîner — pas à côté, en face, pour qu'elle puisse partir facilement si elle le voulait — et dit :

— C'est une bonne question. Celle que vous avez posée dans le couloir après le cours de Maître Ferryn.

Elle le regarda.

— Je n'ai pas posé de question, dit-elle. J'ai fait une remarque à une amie.

— C'était quand même une bonne question, dit Aldric.

Un silence.

— Vous êtes qui ? dit-elle.

— Caen Mirval. Première année. Ostfeld.

— Je sais qui vous êtes officiellement, dit-elle. Je vous ai observé cette semaine. Vous écoutez différemment des autres.

Aldric la regarda.

Elle aussi, pensa-t-il.

— Et vous tracez différemment, continua-t-elle. Vos défauts sont trop cohérents pour être vrais. Les vrais autodidactes ont des défauts aléatoires. Les vôtres sont systématiques.

Le silence entre eux dura trois secondes.

Aldric prit une décision.

— Vous avez raison, dit-il.

— Sur quoi ?

— Sur les deux choses.

Mira Castèn le regarda avec des yeux qui évaluaient vite et bien.

— Vous êtes dangereux ou utile ? dit-elle.

— J'espère les deux, dit Aldric. Ça dépend du point de vue.

Elle resta silencieuse un moment.

Puis elle dit :

— Il y a trois autres étudiants dans cette Académie qui ont la même expression que moi pendant les cours de Ferryn. Je ne leur ai jamais parlé. Mais je les connais.

— Je sais, dit Aldric. Je les ai vus aussi.

— Vous voulez que je vous les présente ?

— Pas encore, dit Aldric. D'abord je veux savoir ce que vous voulez, vous.

C'était la bonne question. Elle le savait — il le vit dans la façon dont elle se redressa légèrement, comme quelqu'un à qui on vient de poser la première vraie question de la soirée.

— Je veux que le Flux appartienne à tout le monde, dit-elle. Comme c'est supposé être le cas. Et je veux comprendre pourquoi ce n'est pas le cas.

— Je peux vous expliquer le pourquoi, dit Aldric. Et vous montrer comment le corriger.

— En échange de quoi ?

— En échange de rien pour l'instant, dit-il. Écouter ne vous engage à rien. Décider après, oui.

Elle le regarda encore un moment.

— Demain soir, dit-elle. Après l'entraînement du soir. Il y a une salle au sous-sol que personne n'utilise.

— Je serai là, dit Aldric.

Il se leva, prit son plateau et repartit vers sa chambre sans se retourner.

Dans sa poche intérieure, contre sa poitrine, la petite carte de Fenë et la Rune de Liaison de Lena.

Son vrai Carnet l'attendait sur son bureau.

Et pour la première fois depuis la mort d'Emile, quelque chose dans sa poitrine ressemblait moins à un poids et un peu plus à une direction.

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