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Chapter 18 - Chapitre 18 — Ce qu’on cache

Il passa une semaine à mémoriser Caen Mirval.

Pas les documents — les documents étaient simples, il les avait lus une fois et ne les relirait plus. Ce qu'il mémorisait c'était la façon d'être Caen Mirval. La façon de marcher d'un homme qui n'a pas passé des années à cartographier des terrains hostiles — moins d'attention aux angles, moins de regard périphérique, moins de vérification automatique des sorties dans chaque pièce. La façon de tracer d'un Traceur autodidacte — des Lignes correctes mais avec des hésitations aux nœuds de jonction, une légère surconsommation de Mana par manque d'efficacité technique, des angles pas tout à fait parfaits.

Il s'entraîna à tracer mal.

C'était plus difficile que de tracer bien. Tracer bien était devenu instinctif — son corps savait, ses mains savaient, l'encre allait exactement où il fallait sans qu'il ait besoin d'y penser. Tracer avec des défauts précis et cohérents demandait une attention constante, une simulation permanente d'un niveau qu'il n'avait plus depuis l'âge de seize ans.

Il s'y consacra avec la même méthode qu'il mettait dans tout le reste.

Théo l'observa s'entraîner un après-midi et dit :

— C'est fascinant et légèrement inquiétant de vous regarder faire ça.

— Pourquoi inquiétant ?

— Parce que vous êtes en train de construire une fausse identité de l'intérieur vers l'extérieur. Vous ne jouez pas un personnage — vous le devenez assez pour tromper des professionnels.

— C'est l'objectif, dit Aldric.

— Et vous, dans tout ça ?

Aldric leva les yeux de son Carnet.

— Caen Mirval est une couche, dit-il. Pas un remplacement. Je sais exactement qui je suis sous la couche. Le risque n'est pas de me perdre — c'est que quelqu'un trouve la couture.

— Et si quelqu'un la trouve ?

— Alors j'improvise, dit Aldric. Mais personne ne la trouvera.

Il dit ça sans arrogance — avec la certitude tranquille de quelqu'un qui a évalué les probabilités et n'a pas besoin de les dramatiser.

Le plan avait plusieurs couches, comme toujours avec Aldric.

La couche visible : Caen Mirval entre à l'Académie des Traceurs de Flux, suit les cours, progresse normalement, se fait remarquer suffisamment pour être crédible mais pas assez pour attirer une attention indésirable.

La couche intermédiaire : il identifie les Traceurs qui pourraient devenir des alliés — ceux qui posent les mauvaises questions au bon moment, ceux dont les loyautés ne sont pas encore fixées, ceux qui ont des raisons personnelles de ne pas apprécier ce que Maran représente. Il construit ces relations lentement, sur plusieurs mois si nécessaire, sans jamais révéler pourquoi.

La couche profonde : il continue à cartographier. Pas dans son Carnet de Flux visible — dans un second Carnet, plus petit, qu'il garde sur lui en permanence et qui contient la vraie carte. Les Racines, les Veines, les méthodes combinées humain-elfique. Tout ce qu'il sait et que personne d'autre ne sait. Son vrai travail, invisible, qui avance pendant que Caen Mirval apprend à faire semblant.

Et la couche la plus profonde, celle qu'il n'avait dite à personne, même pas à Lena :

Il étudiait ce que sa mère avait fait.

Les gardiens des Racines n'agissaient pas seuls — les textes de Vaëra le disaient clairement. Ils opéraient en réseau, avec des alliés dans chaque peuple, des Traceurs humains, des Feuilletraceurs elfiques, et des descendants de ceux qui sont entre capables de se connecter aux Racines directement. Sa mère avait construit ce réseau. Il avait été détruit — par Maran, par le temps, par la dispersion.

Aldric allait le reconstruire.

Pas de la même façon. Plus vite, plus méthodiquement, avec moins de confiance dans les individus et plus de confiance dans les structures. Des gens qui ne pourraient pas trahir — pas parce qu'il les aurait contraints, mais parce qu'il les aurait choisis assez bien pour que la trahison n'ait pas d'intérêt pour eux.

C'était là que l'Académie entrait. C'était l'endroit où les futurs Traceurs se formaient avant de choisir leur camp. L'endroit où les loyautés n'étaient pas encore fixées. L'endroit où quelqu'un de patient et d'attentif pouvait voir — avant tout le monde — qui serait quoi dans dix ans.

Aldric avait toujours été patient.

Le matin du départ, Lena l'attendait à l'orée de la forêt.

Elle tenait quelque chose dans les mains — un parchemin roulé, attaché d'un fil vert. Elle le lui tendit sans préambule.

— C'est quoi ? dit-il.

— Une Rune de Liaison, dit-elle. Aev et moi on l'a terminée cette nuit. Si tu la poses quelque part fixe et que j'ai son jumeau avec moi, on peut communiquer. Pas des mots — des impressions. Je saurai si tu vas bien. Tu sauras si je vais bien.

Aldric prit le parchemin.

— Tu as fabriqué ça en combien de temps ?

— Douze jours, dit Lena. Mais j'avais l'idée depuis plus longtemps.

— Depuis quand ?

— Depuis que papa est mort et qu'on n'a pas pu le savoir assez vite, dit-elle simplement.

Aldric la regarda. Cette enfant de neuf ans qui avait décidé, à sa façon silencieuse et absolue, de ne plus jamais être séparée des gens qu'elle aimait sans avoir un moyen de savoir s'ils respiraient encore.

— C'est brillant, dit-il.

— Je sais, dit Lena. Prends-en soin.

Il glissa le parchemin dans sa poche intérieure, à côté de la petite carte de Fenë.

— Aev va bien ? dit-il.

— Sylren lui parle encore à peine. Mais Aev dit que Sylren lui parle toujours à peine quand il pense qu'il a raison et qu'il ne veut pas l'admettre. Donc c'est bon signe.

— Et toi ?

Lena le regarda.

— Je travaille, dit-elle. C'est ce que je sais faire quand je ne sais pas quoi faire d'autre.

— Comme moi.

— Comme toi, dit-elle. On se ressemble plus qu'on le dit.

Aldric pensa à ce qu'Emile avait dit à Fenë. Il faut lui dire d'arrêter de porter les choses seul. Que Lena est assez grande.

— Lena, dit-il.

— Quoi.

— La fusion Runes-Feuilles que tu développes avec Aev. Ce que ça produit — si tu arrives à quelque chose de stable, de reproductible — garde-le pour moi. Ne le montre à personne d'autre avant qu'on en parle.

— Pourquoi ?

— Parce que si ça fait ce que je pense que ça fait, c'est la chose la plus importante que quelqu'un ait créée depuis que les Racines ont été construites.

Lena le regarda avec ses yeux de neuf ans qui pesaient tout.

— D'accord, dit-elle. Mais en échange tu me dis tout ce que tu trouves à l'Académie. Pas un résumé — tout.

— Tout, dit-il.

Elle hocha la tête.

Et elle retourna dans la forêt sans se retourner — exactement comme lui, exactement sa façon, ce qui aurait pu être triste ou réconfortant selon comment on le regardait.

Aldric choisit réconfortant.

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