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Chapter 24 - Chapitre 24 — Ce qu’on ne voit pas

L'espion se trahit un mardi matin.

Aldric l'avait suspecté depuis cinq jours — pas avec certitude, juste avec la légère asymétrie que quelque chose produisait dans sa lecture du groupe. Un étudiant dont les réactions étaient trop calibrées. Pas fausses — calibrées. La différence entre quelqu'un qui ressent et quelqu'un qui a appris quoi ressentir dans quelles circonstances.

Il s'appelait Brennan. Vingt ans, réserve de Mana correcte, variant Architecte, sourire facile et questions pertinentes pendant les cours. Il mangeait aux bonnes tables, s'asseyait aux bons endroits, riait aux bons moments. Rien à reprocher.

Sauf que depuis cinq jours, chaque fois qu'un étudiant disait quelque chose d'intéressant sur les institutions ou le pouvoir de Maran, Brennan regardait ailleurs exactement une seconde trop tôt. Comme quelqu'un qui mémorisait sans vouloir qu'on le voie mémoriser.

Aldric l'avait noté. Avait attendu.

Le mardi matin, pendant l'entraînement libre en salle commune, Brennan fit quelque chose de petit et définitif : il traça une Ligne de transmission — une Ligne utilisée pour envoyer des informations à distance — si brièvement et si discrètement que n'importe qui d'autre l'aurait manquée.

Aldric ne la manqua pas.

Il ne bougea pas. Ne changea pas d'expression. Il continua son propre exercice — des Lignes simples, ses défauts simulés, Caen Mirval concentré sur sa progression modeste — et compta mentalement.

Combien de temps avant que l'information arrive à destination ? Combien de temps avant qu'une réponse revienne ? Est-ce que Brennan transmettait des rapports réguliers ou des alertes spécifiques ?

La Ligne avait duré moins d'une seconde. C'était une alerte, pas un rapport.

Quelque chose l'a déclenché, pensa Aldric. Quoi ?

Il revit mentalement les dix minutes précédentes.

Mira Castèn avait parlé. Pas à lui — à un autre étudiant, Selwyn, dix-neuf ans, variant Dessinateur. Elle lui avait dit quelque chose à voix basse en passant derrière lui. Aldric n'avait pas entendu les mots mais avait lu la structure de l'échange — l'urgence contenue de Mira, la façon dont Selwyn s'était légèrement raidi puis avait hoché la tête.

Brennan avait regardé ailleurs pendant cet échange.

Puis il avait transmis.

Mira, pensa Aldric. Brennan surveille Mira.

Ce qui voulait dire que Maran savait déjà pour Mira Castèn. Ou suspectait. Ce qui voulait dire que la réunion du sous-sol de demain soir était compromise avant même d'avoir eu lieu.

Aldric posa son crayon de Flux.

Il avait vingt-quatre heures pour réorganiser.

Il trouva Mira dans l'après-midi, dans la bibliothèque, seule à une table du fond.

Il ne s'assit pas en face d'elle cette fois. Il s'assit à la table voisine, dos à elle, et dit à voix basse sans se retourner :

— La réunion de demain est annulée.

Un silence.

— Pourquoi, dit-elle également sans se retourner.

— Brennan. Variant Architecte, sourire facile, mange à la table du milieu.

Un temps.

— Je le connais, dit-elle.

— Il transmet des rapports. Ce matin il a envoyé une alerte après vous avoir regardée parler à Selwyn.

— Comment vous savez qu'il a transmis ?

— Ligne de transmission, moins d'une seconde, pendant l'entraînement libre. Trop brève pour être un rapport complet. C'était votre nom ou quelque chose qui y ressemble.

Le silence entre eux dura le temps d'une page tournée dans un livre que personne ne lisait.

— Qu'est-ce qu'on fait ? dit-elle.

— Rien, dit Aldric. Pour l'instant. On ne change pas de comportement, on ne l'évite pas, on ne se réunit pas. On continue exactement comme avant.

— Et lui ?

— Il sert à quelque chose tant qu'il est là, dit Aldric. Si je sais ce qu'il surveille, je sais ce que Maran cherche. C'est plus utile qu'un espion neutralisé.

Une pause.

— Vous pensez comme quelqu'un qui a fait ça avant, dit Mira.

— J'apprends vite, dit Aldric.

Il se leva, prit les livres qu'il avait posés sur la table sans les ouvrir, et sortit de la bibliothèque sans se retourner.

Théo l'attendait le soir même.

Pas à l'Académie — à l'extérieur, dans la ruelle derrière la boulangerie qui faisait l'angle avec la rue des Archives. C'était le point de contact qu'Aldric avait établi avant d'entrer à l'Académie — une adresse, un jour fixe, une heure précise. Si quelqu'un venait, c'était important. Sinon, le rendez-vous se reportait à la semaine suivante.

Théo était là depuis un moment à en juger par sa façon de se tenir — les épaules légèrement rentrées, les mains dans les poches, l'immobilité de quelqu'un qui attendait sans savoir si l'attente allait en valoir la peine.

Il vit Aldric arriver et quelque chose dans son visage se détendit d'un millimètre.

— Vous avez bonne mine pour quelqu'un qui s'appelle Caen Mirval, dit-il.

— Et toi tu as l'air de quelqu'un qui n'a pas dormi, dit Aldric. Qu'est-ce que tu as trouvé ?

Théo sortit une lettre de sa veste. Pliée plusieurs fois, les bords légèrement abîmés — elle avait voyagé.

— Mira Doran, dit-il. La fille de Doran. J'ai passé trois semaines à remonter la piste depuis Pont-Serré. Elle n'est plus là-bas.

— Ils l'ont déplacée.

— Oui. Mais j'ai trouvé où.

Il tendit la lettre.

Aldric la prit. La déplia. C'était une carte — petite, tracée à la main, avec des repères soigneusement notés. Une propriété à une journée de route au nord d'Arnfeld. Pas un château, pas une prison officielle — une maison de campagne sans signe distinctif, qui appartenait officiellement à un marchand de draps prospère et qui n'appartenait en réalité à rien de visible.

— Comment tu as trouvé ça ? dit Aldric.

— Le marchand de draps achète ses fournitures à Pont-Serré, dit Théo. Doran le connaît. Quand je suis retourné voir Doran — discrètement, par derrière, il ne sait pas que c'était moi — j'ai trouvé une note dans sa réserve de parchemin. Il avait localisé sa fille lui-même. Il ne pouvait pas y aller. Alors il a noté l'adresse et espéré que quelqu'un la trouverait.

Aldric regarda la carte.

Il pensa à ce que Théo lui avait dit des semaines plus tôt. Mon père disait que si tout tombait, Mira Doran saurait quoi faire. Qu'elle avait quelque chose à lui remettre.

— Elle est gardée comment ? dit-il.

— Deux hommes permanents, peut-être plus que je n'ai pas vus. La propriété est isolée mais pas fortifiée — c'est une surveillance discrète, pas une prison militaire.

— Elle est en bonne santé ?

— D'après ce que j'ai pu voir de loin — oui. Ils la gardent utile, pas comme exemple.

Parce qu'elle a quelque chose, pensa Aldric. Et ils ne l'ont pas encore. Donc elle ne le leur a pas donné.

— Dix-sept ans, dit-il. Elle résiste depuis combien de temps maintenant ?

— Cinq semaines.

Aldric replia la carte et la glissa dans sa poche intérieure.

— Tu as un endroit où dormir ? dit-il.

— J'ai trouvé une chambre dans une auberge à l'ouest de la ville.

— Reste-y. Ne viens pas à l'Académie, ne cherche pas à me contacter avant le rendez-vous habituel. Il y a un espion dans le groupe d'étudiants et je ne veux pas qu'on te voie avec moi.

Théo hocha la tête.

— Aldric, dit-il avant qu'il parte.

— Oui.

— Lena va bien ?

— Elle travaille, dit Aldric. Donc oui.

Théo sourit légèrement — le sourire de quelqu'un qui avait appris à lire les Voss.

— Et vous ? dit-il.

Aldric réfléchit honnêtement, comme il le faisait de plus en plus rarement.

— Je travaille aussi, dit-il.

Il repartit vers l'Académie sans se retourner.

Dans sa chambre, tard, il ouvrit son second Carnet.

Il dressa une liste — la trente-deuxième depuis son arrivée à l'Académie, il les numérotait maintenant par habitude.

Ce que je sais :

Brennan est l'espion de Maran. Il surveille Mira Castèn en priorité.

Mira Doran est retenue à une journée au nord. Elle a quelque chose. Elle ne l'a pas donné.

Maran ne sait pas encore que Caen Mirval est Aldric Voss — sinon Brennan aurait déjà agi.

Ce que je ne sais pas :

Ce que Mira Doran garde. Ce que mon père lui avait confié.

Si Orven soupçonne quelque chose sur Caen Mirval.

Depuis combien de temps Brennan est à l'Académie et combien d'autres il y a.

Ce que je dois faire :

Récupérer Mira Doran avant que Maran comprenne qu'elle est utile à autre chose qu'un levier contre son père.

Trouver comment sortir de l'Académie une nuit sans que Brennan le note.

Ne pas précipiter le recrutement de Mira Castèn et des autres — pas tant que Brennan est actif.

Il s'arrêta.

Ajouta une dernière ligne, séparée des autres.

Orven a dit que le Vide et l'Aube n'ont jamais existé dans la même famille selon les archives. Vérifier quelles archives. Qui les tient. Si Maran y a accès.

Il ferma le Carnet.

Dans sa poche, la carte de Théo. Dans sa poche intérieure, la petite carte de Fenë et la Rune de Liaison de Lena.

Il pressa la main sur sa poitrine une seconde.

Rien de chaud, rien de froid depuis la Rune.

Lena dormait.

Il éteignit sa lumière et s'allongea dans l'obscurité, les yeux ouverts, à penser à Mira Doran qui était à une journée de route et qui gardait quelque chose depuis cinq semaines sans le lâcher.

Dix-sept ans, pensa-t-il. Et elle tient.

Il nota mentalement de ne pas la sous-estimer quand il la trouverait.

Puis il ferma les yeux et commença à planifier.

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