Aldric prit trois semaines après la récupération de Mira Doran avant de lui parler de ce qu'il construisait.
Trois semaines pendant lesquelles il l'observa — pas avec méfiance, avec la même méthode qu'il appliquait à tout le monde. Il voulait savoir comment elle fonctionnait avant de lui proposer quelque chose qu'elle ne pourrait pas décrire à quiconque sans se mettre en danger.
Ce qu'il observa lui plut suffisamment pour accélérer le calendrier.
Mira Doran ne parlait pas pour rien. Elle n'occupait pas l'espace par habitude mais par décision — quand elle était dans une pièce, c'était parce qu'elle avait choisi d'y être, et quand elle parlait, c'était parce qu'elle avait décidé que ça valait la peine. Elle avait passé cinq semaines en captivité sans lâcher un nom. Elle avait regardé Aldric pendant trente secondes avant de décider qu'il était qui il prétendait être, sans documents, sans preuve, sur la seule lecture de ses comportements.
Et elle gérait déjà l'argent de Théo avec une efficacité tranquille qui avait réduit leurs dépenses de trente pour cent en deux semaines sans que personne ne le remarque.
Ce dernier point fut décisif.
Il la trouva un soir dans la chambre que Théo lui avait louée, en train de tenir des comptes dans un carnet ordinaire avec une précision qui n'avait rien d'ordinaire.
— Je veux vous montrer quelque chose, dit-il.
Elle posa sa plume.
— C'est dangereux ? dit-elle.
— Oui.
— Alors montrez-moi.
Il lui expliqua pendant deux heures.
Pas tout — il ne dirait jamais tout à personne d'autre qu'à lui-même. Mais suffisamment pour que la décision qu'il lui demandait de prendre soit éclairée. La structure, les niveaux, la façade de la Maison Veritas, l'objectif à long terme. Pas les Racines, pas sa vraie identité — ça viendrait plus tard si elle acceptait et si elle prouvait ce qu'il pensait qu'elle était.
Mira Doran l'écouta sans l'interrompre.
Quand il s'arrêta, elle resta silencieuse un moment.
— Poste 2, dit-elle enfin. Le Trésorier.
— Oui.
— Vous avez choisi avant de me parler.
— J'observe depuis trois semaines, dit Aldric. Vous gérez l'argent de Théo mieux qu'il ne l'a jamais géré lui-même. Vous avez tenu cinq semaines sous pression sans compromettre une information. Et vous posez les bonnes questions au bon moment.
— Quelle est la bonne question là ? dit-elle.
— Ce que vous voulez en échange, dit Aldric.
Elle le regarda.
— Mon père est libre, dit-elle. Doran. Quand vous aurez suffisamment de pouvoir pour le protéger — vraiment le protéger, pas juste le cacher — vous le faites. C'est ma condition.
— D'accord, dit Aldric.
— Vous dites d'accord facilement.
— Parce que c'est dans mon intérêt autant que dans le vôtre. Doran est un réseau de contacts à lui seul. Je vais avoir besoin de lui.
Mira Doran le regarda encore une seconde.
— C'est la réponse honnête, dit-elle. J'apprécie ça.
— Je suis presque toujours honnête, dit Aldric. C'est plus efficace que de mentir à ceux dont on a besoin.
— Presque toujours, répéta-t-elle.
— Presque, confirma-t-il.
Elle tendit la main.
Aldric la serra.
Le Corbeau Blanc avait son premier membre du Conseil.
—La Maison Veritas
La façade prit un mois à construire — pas un mois de travail intensif, un mois de petites décisions accumulées qui finiraient par ressembler à quelque chose.
Aldric continuait ses cours à l'Académie le jour. La nuit, ou pendant les heures libres que l'Académie accordait le week-end, il construisait.
La Maison Veritas commença par un nom enregistré auprès du Bureau des Guildes d'Arnfeld — dix pièces d'argent, un formulaire, deux signatures. Mira Doran s'en chargea sous un nom d'emprunt qu'Aldric lui avait fourni. La Maison Veritas était officiellement une société d'érudits spécialisée dans la cartographie et l'archivage de documents géographiques. Son siège social était une adresse dans la ville basse d'Arnfeld — un local loué pour trois mois, meublé d'une table et de deux chaises, avec une plaque en laiton sur la porte.
Ce n'était pas impressionnant.
C'était suffisant pour exister légalement.
— Une plaque en laiton, dit Mira Doran en regardant le local. C'est ça votre organisation secrète.
— Pour l'instant, dit Aldric. Dans six mois ça sera autre chose.
— Et dans un an ?
— Dans un an la Maison Veritas aura des bureaux dans trois villes, une réputation d'excellence cartographique, et suffisamment de clients légitimes pour que ses revenus semblent normaux.
— Et le Corbeau Blanc ?
— Dans un an le Corbeau Blanc aura quatre membres du Conseil et un réseau d'agents de terrain qui ne savent pas qu'ils en font partie.
Mira Doran regarda la plaque en laiton.
— Vous y croyez vraiment, dit-elle. Ce n'était pas une question.
— J'y crois parce que c'est logique, dit Aldric. Pas parce que c'est beau.
Il sortit de sa poche un petit objet et le posa sur la table entre eux.
Un masque. Petit, plat, fait d'un bois sombre laqué de noir. Un corbeau blanc était peint dessus — sobre, précis, sans ornement inutile. Pas de plumes décolorées, pas d'argent ou d'or. Juste le noir et le blanc.
Mira Doran le prit. Le tourna entre ses mains.
— Vous l'avez fait vous-même, dit-elle.
— Oui.
— Pourquoi un corbeau ?
Aldric réfléchit.
— Les corbeaux cartographient, dit-il. Ils mémorisent les territoires, les visages, les routes. Ils ne font pas confiance facilement mais quand ils font confiance, c'est définitif. Et ils sont noirs — invisibles la nuit, ordinaires le jour.
— Et le blanc ?
— Parce qu'un corbeau blanc n'existe pas, dit Aldric. Donc personne ne le cherche.
Mira Doran posa le masque sur la table.
— Poste 2, dit-elle. Le Trésorier. Je commence quand ?
— Vous avez commencé il y a trois semaines, dit Aldric. Vous ne le saviez pas encore.
Le deuxième membre du Conseil n'arriva pas tout de suite.
Aldric n'était pas pressé. Il avait appris — de son père, de sept ans de survie, de Fenë qui avait trois cents ans et ne faisait jamais de geste inutile — que les structures construites vite s'effondrent vite. Chaque membre du Conseil devait être choisi avec le même soin que les Lignes d'une carte complexe. Un mauvais nœud dans un réseau ne restait jamais isolé — il se propageait.
Il passa le mois suivant à tenir deux existences en parallèle sans laisser l'une contaminer l'autre.
Le jour : Caen Mirval, étudiant modeste en progression raisonnable, variant Calligraphe récemment découvert, qui mangeait aux bonnes tables et posait des questions pertinentes sans jamais être le plus brillant de la salle. Orven continuait à lui enseigner. Aldric continuait à ne pas savoir exactement ce qu'Orven était — la colonne indéterminé dans son second Carnet restait ouverte.
Brennan était revenu après ses quarante-huit heures de migraine induite par Mira Castèn, avec une légère prudence nouvelle dans ses yeux qui suggérait qu'il avait compris qu'il avait été ciblé sans savoir par qui ni pourquoi. Il continuait à surveiller. Aldric continuait à lui donner quelque chose d'intéressant à regarder — des progressions mesurées, des questions intelligentes sans être trop intelligentes, le portrait cohérent d'un étudiant prometteur mais pas extraordinaire.
La nuit et les week-ends : l'Architecte du Corbeau Blanc.
La Maison Veritas avait maintenant ses premiers clients — deux vrais, payants, qui voulaient des cartes de régions commerciales. Aldric les dessinait lui-même, rapidement, avec le niveau de qualité d'un cartographe professionnel mais pas exceptionnel. Les revenus étaient maigres. Suffisants pour justifier l'existence de la structure.
Mira Doran tenait les livres de compte avec une précision qui dépassait largement ce que la situation exigeait — ce qui voulait dire qu'elle construisait déjà quelque chose de plus grand dans sa tête, des systèmes qui pourraient absorber des flux financiers beaucoup plus importants quand le moment viendrait.
Aldric nota ça avec satisfaction.
Ce fut pendant cette période calme et constructive que Théo dit quelque chose d'important.
Ils étaient assis dans le local de la Maison Veritas un dimanche soir — Aldric qui travaillait sur une carte, Théo qui lisait, Mira Doran qui vérifiait des colonnes de chiffres. Une scène ordinaire, presque domestique, qui aurait paru parfaitement anodine à n'importe quel observateur extérieur.
— Je veux en faire partie, dit Théo sans lever les yeux de son livre.
Aldric continua à tracer.
— Tu en fais déjà partie, dit-il.
— Non, dit Théo. Je suis là. C'est différent. Je veux un rôle. Une responsabilité précise.
Aldric posa son crayon.
Il regarda Théo — ce garçon de quinze ans qui avait marché dans la forêt du Val-Gris avec une épée trop grande et une boussole dont l'aiguille pointait dans la mauvaise direction. Qui avait suivi Aldric dans un trou sans poser de question. Qui était allé chercher Mira Doran seul dans une propriété gardée parce qu'on le lui avait demandé.
Il avait attendu trois semaines avant de demander quelque chose en retour.
— Poste 9, dit Aldric. Le Recruteur.
Théo leva les yeux.
— Tu connais les gens, dit Aldric. Ton père t'a appris à lire les gens — je l'ai vu depuis le début. Tu sais qui peut être utile avant qu'ils sachent eux-mêmes qu'ils pourraient l'être. C'est une qualité rare.
— Je n'ai jamais recruté personne.
— Tu m'as trouvé, dit Aldric. Et tu es resté. C'est déjà du recrutement.
Théo resta silencieux un moment.
— Le masque, dit-il.
Aldric sortit le second masque qu'il avait fabriqué la semaine précédente — il en avait fait deux d'avance, pas par hasard — et le posa sur la table.
Théo le prit. Le tourna. Le regarda.
— Un corbeau blanc, dit-il.
— Parce qu'il n'existe pas, dit Mira Doran sans lever les yeux de ses chiffres. Donc personne ne le cherche.
Théo sourit légèrement.
— D'accord, dit-il. Poste 9.
Deux membres du Conseil.
Huit postes vides.
Aldric rouvrit son second Carnet et commença la liste des candidats potentiels — noms, qualités, failles, raisons de les vouloir, raisons de s'en méfier.
La liste avait déjà onze noms.
Aucun n'était encore prêt.
Il pouvait attendre.
