Ilane arriva à l'heure exacte.
Pas en avance — Théo lui avait précisé l'heure et elle était là à la minute, ni plus tôt pour paraître zélée ni plus tard pour tester ce qu'on ferait si elle était en retard. L'heure exacte était la réponse d'une professionnelle qui n'avait rien à prouver dans un sens ou dans l'autre.
Aldric nota ça avant même qu'elle s'assoie.
La rencontre avait lieu dans une salle privée de l'auberge La Carte Pliée — l'adresse de secours qu'il donnait depuis le début à ceux qui en avaient besoin, et qui commençait à ressembler à un second bureau informel du Corbeau Blanc, ce qu'il faudrait corriger à un moment donné. Les structures qui se forment par habitude plutôt que par décision créaient des dépendances non planifiées.
Il y penserait plus tard.
Ilane avait la trentaine bien entamée, des cheveux châtains coupés court, et cette façon de s'asseoir des gens qui ont passé du temps en uniforme — dos droit, mains visibles sur la table, sans rigidité mais avec une économie de gestes qui était devenue naturelle. Elle regarda Aldric avec des yeux qui évaluaient sans en avoir l'air, ce qu'il reconnut immédiatement comme son propre regard renvoyé par un miroir.
— Théo m'a dit que vous cherchiez quelqu'un pour gérer des informations, dit-elle sans préambule.
— Quelqu'un pour construire un réseau d'informations, dit Aldric. Ce n'est pas la même chose.
— Non, dit-elle. L'un est de la gestion, l'autre est de l'architecture.
— Exactement.
Elle posa les mains à plat sur la table.
— Je veux savoir trois choses avant de continuer, dit-elle. Contre qui. Pour quoi. Et ce qui se passe si je décide que non.
— Dans l'ordre, dit Aldric. Contre quelqu'un qui utilise les institutions du royaume pour centraliser un pouvoir qui appartient à tout le monde. Pour construire quelque chose qui puisse l'en empêcher et redistribuer ce pouvoir correctement. Et si vous décidez que non, vous partez d'ici avec les mêmes informations que vous avez maintenant — c'est-à-dire rien d'utilisable — et on ne se revoit pas.
Elle réfléchit.
— Vous ne m'avez pas dit de nom, dit-elle.
— Non.
— Vous attendez de voir si je pose la question ou si je comprends que vous ne la direz pas encore.
— Oui.
— Je comprends, dit-elle. Pas encore. D'accord.
Elle regarda la table un moment.
— Mon erreur, dit-elle — pas comme une confession, comme un état des lieux — c'était de lire une situation à travers des variables que je connaissais sans tenir compte des variables que je ne connaissais pas. J'avais quatre-vingt-dix pour cent de l'image et j'ai agi comme si c'était cent.
— Qu'est-ce qui vous a manqué ?
— La façon dont mon commandant lisait sa loyauté politique, dit-elle. Je savais ce qu'il disait. Je ne savais pas ce qu'il pensait quand personne ne regardait.
— Et maintenant vous cherchez les dix pour cent en premier, dit Aldric.
— Maintenant je pars du principe que les dix pour cent sont toujours là et que mon travail c'est de les trouver avant d'agir.
Aldric posa sur la table une feuille pliée — pas un contrat, pas un document officiel. Une liste. Courte, précise : ce que le Poste 1 impliquait, ce qu'il demandait, ce qu'il offrait en retour.
Ilane la lut une fois. La replia.
— Quand je commence ? dit-elle.
— Après-demain, dit Aldric. Mira Doran vous donnera les détails opérationnels.
Il se leva.
— Une dernière chose, dit Ilane. Le nom de l'organisation.
— Le Corbeau Blanc, dit Aldric.
Elle hocha la tête une seule fois — le hochement de quelqu'un qui enregistre, pas de quelqu'un qui approuve ou désapprouve.
— D'accord, dit-elle.
Aldric sortit de la salle privée et passa commander un café au comptoir de l'auberge, comme quelqu'un qui venait de finir une réunion ordinaire avec une connaissance ordinaire.
Le Corbeau Blanc avait son Veilleur.
Il rentra à l'Académie à pied — quarante minutes, un trajet qu'il avait commencé à faire délibérément depuis trois semaines, parce que marcher sans destination immédiate était une des rares façons qu'il avait trouvées de laisser son cerveau tourner sans lui imposer de direction.
Il passa devant la fontaine de la place centrale d'Arnfeld, traversa le marché couvert, prit la rue des Orfèvres qui montait vers la colline de l'Académie.
C'est là qu'il le vit.
Un étudiant de niveau supérieur — troisième ou quatrième année, à en juger par l'insigne sur sa veste — qui sortait d'une échoppe de fournitures avec une pile de parchemins sous le bras. Grand pour son âge, les épaules légèrement voûtées de la façon dont les gens de grande taille apprennent à se rapetisser dans les espaces construits pour des gens moins grands. Les cheveux châtains. Une façon de tenir ses parchemins avec les deux mains comme si la pile était plus lourde qu'elle n'en avait l'air — pas parce qu'elle était lourde, par précaution.
Aldric s'arrêta.
L'étudiant ne le regarda pas. Il continua son chemin, tourna au carrefour, disparut.
Aldric resta immobile sur le trottoir pendant trois secondes.
Ce n'était pas Emile. C'était évident — Emile avait treize ans, aurait eu quinze maintenant, et cet étudiant en avait probablement dix-huit ou dix-neuf. Ce n'était pas Emile.
Mais la façon de tenir les parchemins. Cette précaution légère, automatique, comme quelqu'un qui avait appris très tôt que laisser tomber les choses coûtait plus qu'on ne le pensait.
Il reprit sa marche.
Il ne nota pas ça dans la colonne des choses à surveiller.
Il le laissa juste être là, quelque part dans sa tête, sans le ranger nulle part.
C'était plus difficile qu'il ne l'aurait cru.
Castel était assis sur le banc devant la Maison Veritas quand Aldric passa devant en fin d'après-midi.
Pas à l'intérieur — sur le banc. Comme quelqu'un qui attendait mais qui voulait qu'on sache qu'il attendait, ce qui n'était pas la façon d'attendre des gens qui voulaient passer inaperçus.
Aldric s'arrêta.
— Vous n'avez pas pris rendez-vous, dit-il.
— Non, dit Castel. Ce que j'ai à dire ne pouvait pas attendre le rendez-vous. Et je voulais voir si vous passeriez par ici ce soir ou si vous éviteriez l'adresse par précaution.
— Et si j'avais évité ?
— Ça m'aurait dit quelque chose d'utile sur vous, dit Castel. Mais vous n'avez pas évité. Ce qui me dit autre chose.
Aldric s'assit sur le banc à côté de lui — pas parce que c'était confortable, parce qu'une conversation debout devant une porte se remarquait plus qu'une conversation assise sur un banc.
— Dites-moi, dit-il.
— Il y a trois jours, dit Castel, j'ai reçu une commande inhabituelle. Quelqu'un voulait des informations sur les nouvelles structures commerciales enregistrées à Arnfeld dans les six derniers mois. Pas une liste générale — une liste filtrée. Seulement les structures dont le directeur n'était pas clairement identifié dans les registres publics.
Aldric ne dit rien.
— La Maison Veritas répond à ce critère, dit Castel. Votre directeur officiel n'est pas dans les registres. La jeune femme qui tient le bureau est enregistrée comme gérante, pas comme fondatrice.
— Qui a passé la commande ?
— Je ne sais pas, dit Castel. Ce qui est inhabituel. D'habitude je sais. L'intermédiaire était quelqu'un que je connais mais qui travaille pour des gens différents selon les semaines — il ne m'a pas dit pour qui cette fois-là.
— Vous avez fourni l'information ?
— J'ai fourni une liste qui incluait la Maison Veritas avec trois lignes de description standard, dit Castel. Rien qu'on ne trouve pas dans les registres publics. Mais j'ai pensé que vous devriez savoir que quelqu'un posait la question.
Aldric le regarda.
— Pourquoi vous me dites ça ? dit-il. Vous n'êtes pas encore en affaires avec nous.
— Non, dit Castel. Mais je le serai probablement. Et je préfère établir la nature de nos relations futures avant qu'elles commencent officiellement. Je suis utile quand on me dit la vérité. Je suis moins utile — et potentiellement dangereux — quand on me cache des choses que je trouve de toute façon.
— Vous savez quelque chose sur nous, dit Aldric.
— Je sais que vous êtes plus que ce que vous paraissez, dit Castel. Je ne sais pas exactement quoi. Je n'ai pas cherché — ce n'était pas le moment. Mais si on commence à travailler ensemble, je chercherai. Et je préfère que vous le sachiez en avance.
Aldric resta silencieux un moment.
Il pensa à Ilane qui cherchait les dix pour cent en premier. Il pensa à Orven qui lui avait dit je ne vous pose pas de questions mais voilà ce que je sais. Il pensa à la façon dont les gens vraiment utiles avaient tendance à annoncer leurs méthodes avant d'en avoir besoin.
— La commande, dit-il. L'intermédiaire. Est-ce qu'il travaille parfois pour quelqu'un du nord — Valdren ou ses environs ?
Castel réfléchit.
— Oui, dit-il. Régulièrement.
— Alors vous avez votre réponse sur qui a commandé la liste, dit Aldric. Et moi j'ai la mienne sur vous.
Il se leva.
— Venez nous voir lundi, dit-il. Mira Doran vous recevra. On parlera d'un accord formel.
— Niveau d'accès ? dit Castel.
— Niveau 5 pour commencer, dit Aldric. Cadre intermédiaire. Vous savez que le Corbeau Blanc existe. Vous ne savez pas qui le dirige.
Castel inclina légèrement la tête — pas de surprise, juste de l'enregistrement.
— Corbeau Blanc, dit-il. C'est un beau nom.
— Lundi, dit Aldric.
Il entra dans la Maison Veritas sans se retourner.
Mira Doran leva les yeux de ses colonnes.
— Castel ? dit-elle.
— Maran cherche les structures sans directeur identifié, dit Aldric. Il nous a sur une liste. Pas encore comme cible — comme anomalie à surveiller.
— Combien de temps avant qu'on passe de la liste des anomalies à celle des menaces ?
— Ça dépend de ce qu'il trouve d'autre, dit Aldric. Et de ce que Brennan lui transmet sur Caen Mirval dans les prochains jours.
Il posa son sac.
— Il faut identifier le directeur officiel de la Maison Veritas, dit-il. Quelqu'un de réel, de vérifiable, de suffisamment ennuyeux pour ne pas intéresser Maran.
— J'ai une idée, dit Mira Doran.
— Dites-moi.
— Le père de Théo était cartographe. Il est mort. Mais ses papiers existent encore — sa licence professionnelle, ses enregistrements de guilde. On pourrait dire que la Maison Veritas a été fondée par Gareth Ashfen et que sa mort récente a laissé la gestion à une équipe de continuité.
Aldric la regarda.
— Gareth Ashfen est mort, dit-il. Et Maran le sait.
— Exactement, dit Mira. Donc il ne cherchera pas à le rencontrer. Et un fondateur mort est beaucoup moins intéressant qu'un fondateur mystérieux et vivant.
Aldric réfléchit.
— Il faut demander à Théo, dit-il.
— Je lui ai déjà demandé ce matin, dit Mira Doran. Il a dit oui.
Aldric la regarda encore un moment.
— Vous avez anticipé cette conversation.
— J'anticipais Castel depuis qu'il est venu la première fois, dit-elle. Quelqu'un qui attend deux semaines avant de se présenter ne vient pas juste pour proposer ses services. Il vient parce qu'il a déjà quelque chose.
— Vous auriez pu me le dire.
— Vous l'auriez calculé vous-même de toute façon, dit-elle. J'attendais de voir si vous arriviez à la même conclusion.
— Et ?
— Vous êtes arrivé à la même conclusion, dit-elle. Juste un peu plus tard que moi.
Elle retourna à ses colonnes sans lui laisser le temps de répondre.
Aldric resta debout au milieu du local un moment.
Puis il s'assit à son propre bureau — le petit, dans le coin, celui qu'il n'occupait que le soir — et ouvrit son second Carnet.
Il écrivit une ligne sous les noms d'Ilane et de Castel :
Mira Doran anticipe. C'est une qualité. C'est aussi quelque chose à surveiller.
Il s'arrêta.
Relut la ligne.
La raya à moitié — pas entièrement, juste le à surveiller.
Certaines choses n'avaient pas besoin d'être dans une colonne.
