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Chapter 28 - Chapitre 28 — Ce qu’on ne commande pas

Le client inhabituel arriva un jeudi, en milieu d'après-midi.

Mira Doran était seule dans le local — elle l'était souvent à cette heure, et elle avait cessé de trouver ça inconfortable depuis la deuxième semaine. La solitude de travail était différente de la solitude ordinaire. Elle avait quelque chose à faire dedans.

L'homme qui entra n'avait pas l'allure d'un marchand. Pas d'échantillons, pas de carnet de commandes, pas de cette façon particulière d'occuper l'espace des gens qui venaient acheter quelque chose. Il avait la quarantaine, des vêtements corrects sans être riches, et des yeux qui faisaient le tour de la pièce avant de se poser sur elle — pas par méfiance, par habitude professionnelle.

Mira reconnut cette habitude. Elle l'avait elle-même.

— Maison Veritas, dit l'homme. Cartographie et archivage.

— C'est exact, dit Mira. Vous cherchez une carte ?

— Non, dit l'homme. Je cherche à savoir si vous cherchez des informations.

Mira posa sa plume.

Elle regarda l'homme avec le calme appris de quelqu'un qui avait passé cinq semaines à ne rien montrer sous pression et qui avait découvert que c'était une compétence qui se transférait à d'autres situations.

— Quel genre d'informations ? dit-elle.

— Le genre qui coûte cher à obtenir et plus cher encore à garder, dit l'homme. Je suis courtier en renseignement. Pas le seul dans cette ville, mais probablement le meilleur. J'ai des clients qui cherchent des informations géographiques — pas des cartes de routes commerciales. Des informations sur qui possède quoi, qui se déplace où, quels territoires changent de mains discrètement.

Il s'assit sans y être invité — pas par impolitesse, par pragmatisme.

— J'ai remarqué votre plaque il y a deux semaines, dit-il. J'ai attendu pour voir si vous teniez. Vous tenez. Donc je viens.

Mira réfléchit exactement le temps qu'il fallait — ni trop vite pour paraître préparée, ni trop lentement pour paraître indécise.

— Je vais noter votre nom et vos coordonnées, dit-elle. Le directeur de la Maison Veritas prend ce genre de décisions. Je lui transmets.

— Raisonnable, dit l'homme. Mon nom est Castel. Tout le monde me connaît sous ce nom dans le milieu. Ça suffira.

Il se leva, posa une petite carte de visite sur le bureau — un rectangle de papier épais avec juste un nom et une adresse — et sortit.

Mira attendit que ses pas dans la rue s'éteignent.

Puis elle prit la carte, la retourna, vérifia qu'il n'y avait rien d'écrit au dos, et la glissa dans le carnet de comptes à la page du jour.

Elle écrivit en dessous, dans sa petite écriture de marge :

Castel. Courtier en renseignement. Est venu de lui-même. A attendu deux semaines avant de se présenter — professionnel. Potentiellement utile. Potentiellement dangereux pour les mêmes raisons.

Elle referma le carnet.

Puis elle dit à voix haute dans le local vide, parce que parfois penser tout seul à voix haute aidait à trier :

— Il faudra vérifier qui sont ses autres clients avant de décider quoi que ce soit.

Elle pensa à ce qu'Emile aurait dit à ça.

Pas Emile — elle ne l'avait pas connu. Mais Théo lui avait parlé de lui, par fragments, dans ces moments du soir où les gens racontent les absents sans s'en rendre compte. Elle avait construit une image — un garçon tranquille qui posait les bonnes questions et n'avait pas peur des réponses.

Elle pensa qu'il aurait probablement dit commence par l'adresse sur la carte.

Ce qui était exactement ce qu'elle allait faire.

Aldric apprit l'existence de Castel le soir même, quand il passa au local après l'Académie.

Mira Doran lui tendit la carte de visite et lui résuma la conversation en deux minutes précises, sans omettre ses propres observations, sans les séparer des faits — ce qu'Aldric appréciait, cette façon de présenter l'analyse en même temps que les données sans prétendre que les deux étaient différentes.

Il retourna la carte entre ses mains.

— Tu as bien fait de ne pas décider seule, dit-il.

— Je sais, dit Mira Doran. Mais j'avais déjà une opinion.

— Laquelle ?

— Qu'il est utilisable si on vérifie ses allégeances et qu'elles ne croisent pas Maran. Un courtier en renseignement indépendant qui vient de lui-même, c'est soit une opportunité soit un piège. Les deux ont la même apparence au début.

— Comment on distingue les deux ?

— En attendant de voir qui d'autre il approche dans les deux prochaines semaines, dit Mira. S'il va voir la concurrence, il est indépendant. S'il ne va voir personne d'autre, quelqu'un l'a envoyé spécifiquement ici.

Aldric la regarda.

— Théo vérifie l'adresse demain matin, dit-il. Et tu as raison sur le reste.

Mira Doran hocha la tête et retourna à ses colonnes de chiffres.

Aldric resta debout un moment, la carte de Castel dans la main.

— Il faudra vérifier ses autres clients, dit-il.

— C'est ce que je me suis dit, dit Mira sans lever les yeux. Mot pour mot.

Aldric posa la carte sur le bureau.

— Emile faisait ça, dit-il sans l'avoir prévu.

Mira leva les yeux.

— Quoi ?

— Penser à voix haute dans les pièces vides. Il disait que ça aidait à trier.

Un silence.

— Je ne savais pas, dit Mira doucement.

— Non, dit Aldric. Tu ne pouvais pas savoir.

Il ramassa son sac et sortit du local.

Dans la rue, il marcha pendant une minute avant de s'arrêter.

Il venait de penser à Emile. Clairement, précisément, avec le son de sa voix dedans. Pas comme un calcul, pas comme une variable dans une liste.

Juste Emile.

Il resta immobile sur le trottoir pendant quelques secondes.

Ce n'était pas douloureux de la façon dont ça aurait dû l'être. C'était autre chose — pas de l'absence de douleur, plutôt une douleur très ancienne et très stable, comme une cicatrice qu'on touche et qui ne saigne plus mais dont on sait qu'elle a saigné.

Il repartit.

Nota mentalement, dans la colonne des choses à surveiller : ce soir j'ai pensé à Emile sans que ce soit stratégique. C'est bien. Ne pas laisser ça disparaître.

Puis il réalisa qu'il venait de transformer un moment non stratégique en note stratégique.

Il n'était pas sûr de ce que ça voulait dire.

Le café avec Orven arriva le lendemain matin.

Pas une invitation formelle — une phrase à la fin du cours, prononcée sans regarder Aldric, en rangeant ses documents : il y a une bonne boulangerie deux rues à l'est si vous avez dix minutes. Une invitation qui n'en était pas une officiellement, ce qui voulait dire que la conversation qui suivrait n'aurait pas de témoin et pas de trace officielle non plus.

Aldric avait dix minutes.

La boulangerie était exactement ce qu'Orven avait dit — bonne, discrète, avec des tables dans le fond où les conversations se perdaient dans le bruit de la rue. Orven était déjà là quand Aldric arriva. Il avait commandé deux cafés sans demander.

— Vous prenez du café ? dit-il quand Aldric s'assit.

— Oui, dit Aldric.

— Bien. Je déteste attendre que les gens décident ce qu'ils veulent.

Il but une gorgée. Regarda la rue par la fenêtre.

— Je vais vous dire quelque chose, dit-il, et vous allez décider ce que vous en faites. Je ne vous demande rien en échange et je ne vous pose pas de questions.

— D'accord, dit Aldric.

— J'enseigne à l'Académie depuis dix-huit ans, dit Orven. Dans dix-huit ans on voit beaucoup d'étudiants. On apprend à reconnaître certaines choses — pas des niveaux de Flux, pas des variants. Des façons d'être. Des gens qui sont là pour apprendre et des gens qui sont là pour autre chose.

Il but encore.

— Vous êtes là pour autre chose, dit-il. Je le sais depuis la deuxième semaine. Je ne sais pas exactement quoi et je ne cherche pas à le savoir.

Aldric attendit.

— Ce que je sais, dit Orven, c'est que vous n'êtes pas de Maran. J'ai vu des gens de Maran — ils ont une façon de regarder les institutions qui est différente. Ils les voient comme des outils déjà acquis. Vous les regardez comme des territoires à cartographier.

Il posa sa tasse.

— Je vous dis ça parce que Brennan va bientôt recevoir des instructions pour aller plus loin, dit-il. Pas sur vous spécifiquement — sur l'ensemble des étudiants de cette promotion. Quelque chose a changé dans ses directives la semaine dernière. Je l'ai vu dans la façon dont il se tient.

— Comment vous savez pour Brennan ? dit Aldric.

— Parce que je l'ai placé moi-même il y a deux ans, dit Orven simplement.

Le silence entre eux dura le temps d'une rue qui passait dehors.

— Vous travaillez pour Maran, dit Aldric.

— J'ai travaillé pour Maran, dit Orven. Il y a une différence de temps que j'essaie de rendre pratique depuis un an. Ce n'est pas simple quand on a des engagements.

Il regarda sa main gauche — les trois doigts raidis.

— J'ai payé beaucoup pour arriver où je suis, dit-il. Pas seulement physiquement. Quand on réalise que ce pourquoi on a payé était construit sur quelque chose qu'on n'aurait pas choisi si on l'avait su au départ — ça prend du temps à digérer.

— Qu'est-ce que vous voulez ? dit Aldric.

— Rien que vous puissiez me donner maintenant, dit Orven. Je veux juste que vous sachiez que Brennan va changer de cible dans les prochains jours. Et que si quelqu'un avait besoin d'un Maître à l'Académie qui comprend comment Maran structure ses réseaux de surveillance de l'intérieur — cette personne pourrait peut-être me trouver utile.

Il se leva.

— Buvez votre café, dit-il. Il refroidit vite.

Il sortit de la boulangerie sans se retourner.

Aldric resta seul à sa table.

Il regarda son café.

Le but.

Il pensa à la colonne indéterminé dans son second Carnet, avec le nom d'Orven dedans depuis des semaines.

Il sortit mentalement le nom de la colonne.

Il ne savait pas encore dans quelle autre colonne le mettre.

Mais il sentait — pas calculait, sentait — que la conversation qui venait d'avoir lieu était réelle. Pas un piège, pas une manipulation. Quelque chose de plus compliqué et de plus humain que les deux.

Un homme qui avait passé trop longtemps dans la mauvaise colonne et qui cherchait la porte de sortie sans savoir encore si elle existait.

Aldric connaissait ce sentiment.

Pas de la même façon. Mais il le connaissait.

Il finit son café.

Et rentra à l'Académie.

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