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Chapter 17 - Chapitre 17 — Ce qu’on décide de devenir

Aldric mit trois jours après la mort d'Emile avant de parler du plan.

Pas trois jours d'inaction — trois jours où il marchait, mangeait, dormait le minimum, répondait aux questions qu'on lui posait, et pensait. Les autres apprirent à reconnaître ce silence-là. Théo n'essaya pas de le remplir. Sera non plus. Fenë marchait à la même distance que d'habitude — ni plus près ni plus loin — ce qui était, de sa part, une forme de respect parfaite.

Lena fut celle qui posa la première question réelle.

Ils étaient assis au bord d'un ruisseau, le quatrième soir, et elle regardait l'eau avec ses yeux mi-clos de quelqu'un qui écoute quelque chose de lointain. Depuis qu'Aldric lui avait dit pour Emile — seul à seul, sans préambule, avec les mots les plus directs qu'il avait trouvés parce que les mots indirects n'auraient servi à rien — elle n'avait pas pleuré devant lui. Elle avait juste hoché la tête, une fois, lentement, et était retournée vers Aev et ses feuilles.

Aldric savait qu'elle pleurait la nuit. Il l'entendait. Il ne disait rien.

— Tu as un plan, dit-elle sans le regarder.

— Oui.

— Tu vas me le dire quand ?

— Maintenant, si tu veux.

Elle se tourna vers lui. Ses yeux étaient secs. Clairs. Avec dedans cette qualité particulière qu'ils avaient depuis trois jours — pas de la tristesse, quelque chose de plus dur, de plus décidé, comme du bois qui a séché et qui ne pliera plus.

— Dis-moi, dit-elle.

Aldric parla pendant une heure.

Il exposa le plan tel qu'il l'avait construit — pas dans l'ordre chronologique, dans l'ordre logique, ce qui n'était pas la même chose. Il commença par la conclusion et remonta vers les causes, parce que comprendre pourquoi avant le comment évitait les malentendus.

La conclusion : pour trouver la septième Racine et l'activer avant Maran, il lui fallait trois choses qu'il n'avait pas encore. Un territoire qui lui obéisse. Des alliés qui ne puissent pas trahir. Et un pouvoir suffisamment compris — pas juste suffisamment grand — pour que personne ne puisse le contrer.

Ce que ça voulait dire concrètement : il devait recommencer depuis le début. Pas comme cartographe au service d'un royaume. Comme quelqu'un qui construisait son propre réseau.

— Ta mère, dit Lena. Notre mère.

— Elle a fait quelque chose de similaire, dit Aldric. Dans l'ordre inverse. Elle a commencé par les humains et terminé par les elfes. Je vais commencer par les elfes et terminer par les humains.

— Pourquoi l'inverse ?

— Parce qu'elle avait le temps. Moi non.

Il marqua une pause.

— Les elfes je les ai déjà, en partie. Sylren ne me suit pas par loyauté politique mais il me suit. Aev me suit. Fenë me suit. C'est une base. Mais pour les humains il faut autre chose — il faut une légitimité que je n'ai pas. Aldric Voss est recherché pour avoir — selon Maran — attaqué des émissaires du royaume et fragilisé l'alliance elfes-humains. Je ne peux pas opérer sous ce nom.

— Tu vas changer de nom, dit Lena.

— Je vais changer d'identité complète. Et m'inscrire à l'Académie des Traceurs de Flux.

Lena le regarda.

— L'Académie, dit-elle lentement. Là où Maran recrute la moitié de ses Traceurs.

— Exactement.

— Et tu vas y entrer pour faire quoi ?

— Pour apprendre, dit Aldric. Officiellement.

— Et officieusement ?

— Pour recruter. Pour observer. Pour cartographier le réseau d'influence de Maran à l'intérieur de l'institution qui forme ses meilleurs Traceurs. Et pour trouver ceux qui ne lui appartiennent pas encore et qui ne voudront pas lui appartenir s'ils comprennent ce qu'il prépare vraiment.

Lena réfléchit.

— Tu vas te présenter comme un Traceur ordinaire, dit-elle.

— Débutant, même. Quelqu'un qui arrive en retard dans le système, qui vient d'une région reculée, qui sait tracer des Lignes basiques et veut apprendre le reste.

— Et tu vas cacher la cartographie des Racines.

— Et les méthodes elfiques. Complètement. Les deux.

— Pourquoi les méthodes elfiques ?

Aldric la regarda.

— Parce que je suis probablement le seul humain vivant qui comprend les deux systèmes assez profondément pour les combiner, dit-il. Ce que ça produit quand on les combine — je ne sais pas encore exactement ce que c'est. Mais je sais que ce n'est pas quelque chose que je veux montrer avant d'être prêt à l'utiliser.

Lena resta silencieuse un moment.

— C'est ce qu'Emile aurait dit, dit-elle enfin. Qu'il ne fallait pas te montrer avant d'être prêt.

Aldric ne répondit pas.

— Il m'a dit quelque chose, dit Lena. Fenë me l'a dit. Il a dit que les deux minutes où son Flux avait bougé normalement étaient les deux meilleures minutes de sa vie.

— Je sais, dit Aldric. Fenë me l'a dit aussi.

— Alors tu sais ce que tu dois faire avec les Racines. Pas pour lui — pour tous ceux qui sont comme lui.

— Oui.

— Alors vas-y, dit Lena simplement. Et reviens.

Ce fut Aev qui trouva la solution pour les documents.

Pas Sylren — Aev, sans en parler à Sylren, ce qui allait créer des complications qu'Aldric avait anticipées sans savoir exactement à quelle vitesse elles arriveraient.

Aev avait des contacts. Pas les contacts d'un elfe ordinaire — les contacts d'un prodige qui passait ses nuits à tracer et qui avait, au fil des années, correspondu avec des Traceurs humains via des intermédiaires discrets, échangeant des connaissances sur les systèmes de Flux à travers des messages codés dans des feuilles séchées envoyées par les routes marchandes. Un réseau informel, non officiel, bâti sur la curiosité plutôt que sur la politique.

Il vint trouver Aldric le cinquième matin, avant l'aube, avec l'expression de quelqu'un qui a pris une décision et n'en est pas tout à fait revenu.

— J'ai ce qu'il vous faut, dit-il.

— Pour les documents, dit Aldric.

— Oui. Un nom propre, une histoire cohérente, des références vérifiables dans une ville assez loin de Caermund pour que personne ne puisse facilement croiser les informations. Et une lettre de recommandation signée par un Maître Traceur qui vous doit une faveur depuis huit ans et qui ne posera pas de questions.

Aldric le regarda.

— Sylren sait que tu fais ça ?

Aev soutint son regard.

— Non.

— Il va le savoir.

— Oui.

— Et tu as décidé que ça valait quand même le coup.

— Lena m'a montré ce que les Racines peuvent faire, dit Aev. Pour les maladies de Flux. Pour les déséquilibres. Pas juste pour les humains — pour les elfes aussi. Nous avons des maladies de Flux également. Sylren le sait mais il est prudent. Moi je suis moins prudent.

Il dit ça sans s'excuser.

— Le nom que vous aurez, dit-il, c'est Caen Mirval. Né à Ostfeld, région des Marches de l'Est. Père marchand, mère inconnue. Traceur autodidacte, réserve de Mana modeste, technique correcte mais non formée. Exactement le profil de quelqu'un que l'Académie accepte parce qu'il est malléable.

— Caen Mirval, dit Aldric.

— Vous pouvez choisir autre chose.

— Non, dit Aldric. C'est bien. Simple, mémorisable, sans aspérité.

Il tendit la main. Aev lui donna une enveloppe épaisse — les documents, la lettre, et une petite carte de la ville d'Ostfeld avec suffisamment de détails pour qu'Aldric puisse répondre à des questions sur son enfance sans hésiter.

— La tension avec Sylren, dit Aldric en prenant l'enveloppe. Comment tu vas la gérer ?

Aev haussa légèrement les épaules — un geste très humain qu'il avait dû apprendre de Lena.

— Je lui dirai que c'était mon choix. Que vous ne m'avez pas demandé de le faire.

— C'est vrai.

— Sylren le sait déjà, dit Aev. Il est vieux. Il voit beaucoup. Mais voir et approuver sont deux choses différentes et il a besoin de temps pour les réconcilier.

La conversation avec Sylren arriva le soir même.

Pas une confrontation — Sylren n'avait pas ce genre de réactions tranchées. C'était une conversation longue, posée, dans la langue elfique dont Aldric comprenait maintenant suffisamment pour suivre l'essentiel, avec Aev qui traduisait les parties qu'il manquait.

Sylren dit que ce qu'Aev avait fait était une violation du protocole diplomatique entre les elfes et les humains. Que si ça se savait — et ça se saurait, ces choses-là se savaient toujours — ça pourrait être interprété comme un soutien officiel des elfes à un humain recherché par le royaume.

Aev dit qu'il assumait.

Sylren dit que ce n'était pas suffisant.

Aldric intervint.

— Ce que j'ai l'intention de faire à l'Académie, dit-il à Sylren en choisissant ses mots avec soin, va dans l'intérêt des elfes autant que des humains. Pas parce que je suis généreux — parce que Maran est un danger pour les deux peuples également. Si il contrôle les Racines il contrôle le Flux de tout le continent. Les arbres de votre forêt sont connectés aux Racines. Si quelqu'un peut couper le Flux des humains il peut couper le Flux de vos arbres.

Sylren l'écoutait sans rien montrer.

— Je ne vous demande pas de soutien officiel, dit Aldric. Je vous demande de ne pas m'arrêter. Ce sont deux choses différentes.

Un long silence.

— Vaëra a dit quelque chose hier soir, dit finalement Sylren. Elle a dit que vous ressembliez à votre mère dans la façon de poser les problèmes. Pas dans les solutions — dans la façon dont vous formulez les questions pour que la réponse évidente soit la vôtre.

— C'est un compliment ou une critique ? dit Aldric.

— Les deux, dit Sylren. Comme souvent avec votre famille.

Il se leva.

— Je ne vous arrêterai pas, dit-il. Et je ne commenterai pas officiellement ce qu'Aev a fait. Mais je veux quelque chose en échange.

— Quoi.

— Quand vous aurez ce que vous cherchez à l'Académie — les alliés, le réseau, la légitimité — vous n'oubliez pas les elfes. Pas comme alliés de convenance. Comme partenaires égaux dans ce qui vient après.

Aldric le regarda.

— Partenaires égaux, dit-il.

— Votre mère avait promis la même chose, dit Sylren. Elle n'a pas eu le temps de tenir sa promesse. Vous avez plus de temps qu'elle en avait.

— Je ne sais pas combien de temps j'ai.

— Personne ne le sait jamais, dit Sylren. C'est pour ça qu'on fait des promesses plutôt que des calculs.

Aldric pensa à Emile. À la petite carte pliée dans sa poche intérieure.

— D'accord, dit-il. Partenaires égaux.

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