Aldric les trouva au bout d'une journée.
Pas Emile — Fenë. L'elfe l'attendait à l'entrée de la fissure dans la paroi rocheuse, debout, les mains vides, avec cette immobilité particulière des gens qui portent quelque chose de lourd et qui ont décidé de ne pas le poser avant d'être arrivés là où il faut.
Aldric s'arrêta à trois mètres.
Il vit le visage de Fenë.
Et il sut.
Pas les détails. Pas les circonstances. Juste le fait central, nu, irréfutable — la façon dont Fenë le regardait, debout, sans bouger, avec cette qualité d'immobilité qui n'était pas du calme mais de la retenue.
Aldric ne dit rien pendant un long moment.
Derrière lui, Théo s'arrêta. Sera s'arrêta. Sylren s'arrêta.
— Il est à l'intérieur ? dit Aldric.
— Oui, dit Fenë.
Aldric entra seul.
La grotte était froide. La feuille lumineuse de Fenë avait été laissée allumée — basse, presque éteinte, juste assez pour voir.
Emile était contre la paroi la plus sèche, exactement là où on l'aurait installé si on avait voulu qu'il soit confortable. La Rune de Lena était posée sur ses genoux. Éteinte.
Aldric s'assit en face de lui.
Il ne fit rien pendant un long moment. Il n'avait rien à faire — pas de Ligne à tracer, pas de liste à dresser, pas de variable à calculer. Pour la première fois depuis très longtemps, peut-être depuis l'enfance, il n'y avait rien à faire qu'être là.
Il prit la Rune.
Elle était froide dans sa main. Il la referma dans son poing.
Il pensa à la liste de quatre pages sous sa paillasse. À tous les médecins, tous les remèdes, toutes les pistes ouvertes et fermées. Il pensa à Emile de cinq ans qui ne comprenait pas encore ce que la Stase de Flux voulait dire vraiment. Il pensa à lui-même à vingt ans qui avait regardé son frère et calculé — froidement, méthodiquement — que le garder était la meilleure option.
Il n'avait pas calculé que ça finirait comme ça.
Il aurait dû.
Il le savait. Il l'avait toujours su quelque part dans l'endroit de lui-même où les vérités inconfortables se rangeaient pour ne pas gêner le travail. La Stase de Flux progressait. Les médecins l'avaient dit avec des mots prudents et des regards qui disaient autre chose. Aldric avait entendu les mots et ignoré les regards.
Parce que Lena travaillait sur une solution.
Parce que les Racines existaient.
Parce qu'il lui restait encore des options sur la liste.
Il ouvrit son Carnet.
Pas pour tracer. Pour regarder — la dernière liste qu'il avait dressée, la nuit avant l'embuscade. Tout ce qu'il savait, tout ce qu'il ne savait pas, tout ce qu'il devait faire.
Il trouva la ligne qu'il cherchait.
Emile. Priorité absolue.
Il la regarda longtemps.
Puis il ferma le Carnet et resta là, dans la grotte froide, avec son frère qui ne répondrait plus jamais à rien.
Fenë l'attendait toujours à l'entrée quand il ressortit.
Aldric s'arrêta devant lui. Fenë le regarda avec ses yeux vieux de trois cents ans qui avaient appris à regarder sans fuir ce qu'ils voyaient.
— Il a parlé, dit Fenë.
— Je sais, dit Aldric.
— Vous voulez que je vous dise ce qu'il a dit ?
Une pause.
— Pas maintenant, dit Aldric. Plus tard.
Fenë hocha la tête. Il sortit la petite carte pliée de sa ceinture et la tendit vers Aldric.
Aldric la prit. La déplia. La regarda — la grotte, le couloir, la fissure, le point au centre.
Sa gorge se serra d'une façon qu'il ne contrôlait pas complètement.
Il plia la carte soigneusement, la mit dans sa poche intérieure — contre sa poitrine — et se retourna vers le groupe.
Théo regardait le sol. Sera regardait ailleurs. Sylren regardait Aldric avec une expression qui n'était ni de la pitié ni de la compassion mais quelque chose de plus vieux que les deux — la reconnaissance simple d'une douleur réelle par quelqu'un qui a eu le temps d'apprendre que les douleurs réelles méritent d'être reconnues.
— Lena, dit Aldric.
— Elle est avec Aev, dit Sylren. Elle ne sait pas encore.
— Non, dit Aldric. Et c'est moi qui lui dirai.
Il regarda le chemin devant eux. Les montagnes au nord. La septième Racine quelque part là-dedans, qui attendait depuis des siècles.
— On continue, dit-il.
Sa voix était parfaitement plate. Parfaitement ordinaire.
Ce que personne ne vit — parce qu'il était déjà reparti et marchait les yeux droit devant lui — c'est que sa main, dans sa poche, tenait la petite carte de Fenë.
Et ne la lâchait pas.
