Le moyen de contact que Sera lui avait donné était simple.
Une adresse à Caermund — une échoppe de relieur dans la rue des Clercs — et un mot de passe. Aldric s'y rendit seul le lendemain matin, tôt, avant que la ville ne soit vraiment réveillée. Le relieur était un homme petit aux yeux fatigués qui ne posa aucune question quand Aldric prononça les deux mots convenus. Il disparut dans l'arrière-boutique et revint avec un petit miroir de bronze poli, encadré de bois sombre, gravé de Lignes de Flux sur tout le pourtour.
— Vous parlez dedans, dit le relieur. Il répond si il peut.
Aldric prit le miroir. Le retourna entre ses mains.
Les Lignes gravées dans le cadre étaient précises, complexes, d'une facture qu'il reconnut immédiatement — la même façon de nouer les angles de jonction, la même économie de trait. Personne d'autre ne traçait comme ça. Personne d'autre que lui.
Et son père, avant lui.
Il attendit d'être seul dans une ruelle pour parler dans le miroir.
— C'est moi, dit-il. Aldric.
Le silence dura assez longtemps pour qu'il commence à douter. Puis la surface du miroir se brouilla — pas comme un reflet qui tremble, comme de l'encre qui se dilue dans l'eau — et une voix en sortit. Faible, distante, avec des craquements dedans comme du bois sous la neige.
Mais reconnaissable.
— Aldric.
Il ferma les yeux une demi-seconde.
— Tu es vivant, dit-il.
— Pour l'instant. Écoute-moi. Je n'ai pas beaucoup de temps et le miroir ne tiendra pas longtemps — Maran a des Traceurs qui cherchent les résonances de Flux inhabituelles dans toute la région. Si tu m'entends, c'est qu'ils ne m'ont pas encore localisé mais—
— Pourquoi, dit Aldric.
Un silence.
— Aldric—
— Pourquoi tu m'as laissé. Réponds-moi.
La voix dans le miroir prit un souffle — un son très humain, très fatigué.
— Parce que si j'étais resté, Maran t'aurait utilisé contre moi. Il l'aurait fait dès qu'il aurait compris ce que tu valais. Et tu aurais fait pareil — tu te serais laissé utiliser pour me protéger. Je te connais.
— Tu m'as connu à vingt ans.
— Je t'ai connu à vingt ans et tu étais déjà plus intelligent que moi. Ce n'est pas un compliment, c'est un problème. Les gens trop intelligents font des sacrifices trop grands parce qu'ils voient trop loin.
Aldric ne répondit pas.
— Les Racines, dit son père. Tu les as trouvées.
— J'ai trouvé ta salle. Sous le Val-Gris.
— Alors tu sais ce qu'elles peuvent faire.
— Pour Emile, oui. Sera me l'a dit.
— Pas seulement pour Emile. Pour toutes les maladies de Flux. La Stase, l'Épuisement chronique, les blocages partiels — tout. Les Racines sont un système de régulation du Flux à l'échelle du continent. Quelqu'un les a construites précisément pour ça. Pour que personne ne soit privé de ce qui lui appartient par nature.
— Et Maran veut les contrôler.
— Maran veut les inverser, dit son père, et sa voix changea. Pas les activer — les inverser. Un système qui distribue peut aussi retirer. Celui qui contrôle les Racines peut couper le Flux de n'importe qui. N'importe où. Sans contact, sans combat, sans—
La voix se brouilla. Des craquements. Puis :
— Ils m'ont localisé. Aldric, écoute. Il y a une septième Racine. Ni moi ni Gareth Ashfen n'avons réussi à la trouver. Mais ta mère savait où elle était. Ta mère—
— Papa.
— Ta mère n'était pas—
Le miroir émit un son bref et aigu.
Et devint froid dans la main d'Aldric.
Il resta immobile dans la ruelle pendant un long moment, le miroir contre sa poitrine, et il pensa à son père qui venait de se faire localiser par les hommes de Maran, et il pensa à la phrase inachevée — ta mère n'était pas — la même que dans le rêve, le même endroit, le même silence qui venait après.
Puis il rangea le miroir, redressa les épaules et retourna à l'entrepôt.
Il avait des préparatifs à faire.
Ils quittèrent Caermund trois heures plus tard.
Pas par les portes principales — par un passage dans les anciens remparts que personne n'utilisait plus officiellement et qu'Aldric avait cartographié deux ans plus tôt lors d'une mission qu'il avait jugée anodine sur le moment. Il n'avait pas su pourquoi il avait pris la peine de noter ce passage dans son Carnet.
Il le savait maintenant.
Ils étaient six : Aldric, Théo, Lena, Emile — installé sur un cheval que Sera avait procuré, trop faible pour marcher longtemps mais capable de tenir en selle — Sera elle-même, et une mule chargée du strict nécessaire. Aldric avait établi la liste de ce qu'on emportait et de ce qu'on laissait. La liste de ce qu'on laissait était plus longue.
La ville de Caermund disparut derrière eux dans la brume du matin.
Emile ne se retourna pas. Lena non plus.
Aldric non plus.
Ils mirent le cap au nord-est, vers Valdremort — une ville marchande assez grande pour se perdre dedans, assez loin de Caermund pour gagner du temps.
Le premier jour se passa sans incident.
Le deuxième jour, Aldric remarqua les cavaliers.
Trois, à distance. Trop réguliers pour être des voyageurs ordinaires — ils maintenaient l'écart, ni ne se rapprochaient ni ne s'éloignaient, comme des gens qui suivent sans vouloir être vus mais qui savent qu'ils ont été vus et qui s'en moquent parce qu'ils sont suffisamment nombreux en avant.
— On est encerclés, dit-il à voix basse à Théo.
— Comment vous savez qu'il y en a devant ?
— Parce que si j'organisais cette poursuite, j'en mettrais devant.
Il avait raison. Ils le découvrirent deux heures plus tard au détour d'un chemin forestier — quatre hommes qui attendaient, à pied, avec des arbalètes. Pas l'uniforme de Maran. Des vêtements ordinaires, des visages ordinaires. Des assassins, pas des soldats.
Plus discret, pensa Aldric. Il ne veut pas que ça ressemble à une arrestation.
— Sera, dit-il sans élever la voix. Prenez Emile et partez vers l'est. Chemin du bas. Attendez-nous à la première bifurcation passé le ruisseau.
— Et si vous n'arrivez pas ?
— Continuez vers Valdremort. Cherchez une auberge qui s'appelle La Carte Pliée. Dites que vous venez de la part d'Aldric Voss.
Sera hocha la tête et fit pivoter le cheval d'Emile sans perdre de temps.
— Lena, dit Aldric.
— Je reste, dit sa sœur de neuf ans d'une voix qui n'admettait pas de discussion.
— Je sais, dit Aldric. Reste derrière moi.
Ce qui suivit fut moins propre que d'habitude.
Les quatre hommes devant, les trois cavaliers qui se rapprochaient derrière — sept au total, trop pour qu'Aldric et Théo les gèrent proprement dans un espace aussi resserré. Aldric ouvrit son Carnet, traça trois Lignes rapidement — amplification, trajectoire, diffusion de choc — et sentit sa réserve de Mana fondre de moitié d'un coup.
Trop vite. Il avait trop utilisé ces derniers jours.
Le premier échange dura trente secondes et laissa deux hommes au sol et Aldric avec une entaille sur l'avant-bras gauche qu'il n'avait pas eu le temps d'éviter. Le deuxième échange fut plus difficile. Un des cavaliers était un Traceur — Aldric le sentit tracer quelque chose et eut juste le temps de lever un bras pour absorber l'impact d'une Ligne de force qui le projeta contre un arbre.
Il glissa au sol.
Se releva immédiatement. Les jambes tenaient. L'épaule ne tenait pas bien.
Trois hommes encore debout. Théo en retenait un. Ce qui laissait deux pour Aldric et zéro de Mana utilisable sans risquer de s'effondrer.
Il sentit quelque chose changer dans l'air.
Ce n'était pas du Flux ordinaire. C'était quelque chose de différent dans la texture, de plus organique, de plus ancien — comme si la forêt elle-même prenait une inspiration.
Puis la première flèche arriva.
Elle n'avait rien d'une flèche ordinaire. Elle était taillée dans une branche verte encore vivante, couverte de signes tracés directement dans l'écorce, et elle brûlait d'une lumière verte pâle qui n'était pas du feu. Elle traversa l'épaule du Traceur ennemi avec une précision chirurgicale et il tomba sans un bruit, neutralisé, pas mort.
La deuxième flèche se planta dans le sol devant le dernier homme debout.
Pas dans son corps. Dans le sol, devant ses pieds. Un avertissement.
L'homme regarda la flèche. Regarda la forêt. Et courut.
Le silence revint.
Aldric restait appuyé contre l'arbre, l'épaule qui saignait, et regardait la forêt autour de lui. Il ne voyait personne. Mais il sentait des présences — plusieurs, immobiles, distribuées dans les arbres avec une patience qui n'était pas humaine dans son rythme.
— Montrez-vous, dit-il.
Un temps.
Puis ils descendirent.
Ils étaient quatre.
Grands, minces, avec des mouvements qui n'avaient pas le même rapport au sol que les mouvements humains — comme si la gravité était pour eux une suggestion plutôt qu'une règle. Leurs vêtements étaient faits de matières végétales tressées, verts et bruns, qui les rendaient presque invisibles dans la forêt même quand ils n'essayaient pas de l'être. Leurs oreilles se terminaient en pointe.
Mais ce qui retint l'attention d'Aldric — qui remarquait les détails avant les catégories — c'était leurs mains.
Chaque elfe tenait une feuille d'arbre. Pas une flèche, pas une arme. Une simple feuille, grande comme une paume, sur laquelle des signes étaient tracés à l'encre de sève. Et dans les signes, le même Flux organique qu'il avait senti dans l'air juste avant leur intervention.
L'un d'eux s'approcha d'Aldric. Il avait des yeux d'un vert profond qui n'était pas tout à fait la même couleur que les yeux humains — plus saturé, presque lumineux dans l'ombre des arbres. Il regarda l'épaule blessée, puis le Carnet de Flux à la ceinture d'Aldric, puis le visage d'Aldric lui-même.
Il dit quelque chose dans une langue qu'Aldric ne connaissait pas.
— Je ne comprends pas, dit Aldric.
L'elfe réfléchit un instant. Puis, avec l'accent d'un homme qui parle une langue apprise dans des livres plutôt qu'en la vivant :
— Vous êtes cartographe, dit-il. Nous vous observions depuis deux jours.
— Je sais, dit Aldric.
L'elfe parut légèrement surpris.
— Vous n'avez pas fui.
— Fuir des gens qui m'observent sans m'attaquer aurait été irrationnel.
Un autre elfe — plus jeune, avec quelque chose d'impatient dans sa façon de se tenir — dit quelque chose en elfique. L'elfe qui parlait à Aldric répondit sans se retourner, court et définitif.
— Mon nom est Sylren, dit-il à Aldric. Nous sommes des Feuilletraceurs. Ce que vous appelez cartographie, nous l'appelons autrement. Mais le Flux que vous utilisez et celui que nous utilisons viennent du même endroit.
Il sortit une feuille de sa ceinture et la tint vers Aldric.
Les signes dessus étaient différents des runes de Lena, différents des Lignes qu'Aldric traçait dans son Carnet — mais dans la structure, dans la logique, dans la façon dont le Flux s'organisait autour d'eux, il y avait quelque chose de parent. Comme deux dialectes d'une même langue.
— Vous avez une blessure, dit Sylren. Nous pouvons la traiter. Venez.
— Où ?
— Là où vous serez en sécurité pour cette nuit. Demain vous repartirez si vous le souhaitez.
Aldric regarda ses compagnons. Théo, légèrement essoufflé mais intact. Lena, qui regardait la feuille de Sylren avec les yeux qu'elle réservait aux problèmes intéressants.
— Nous avons deux autres personnes, dit Aldric. Plus loin sur le chemin.
— Nous le savons, dit Sylren. Le garçon malade et la femme plus âgée. Nous les avons suivis aussi.
Aldric nota mentalement que les elfes avaient une définition du territoire qui ne correspondait pas aux frontières humaines et qu'ils considéraient visiblement que tout ce qui se passait dans cette forêt les regardait.
— Bien, dit-il. On vous suit.
C'est pendant la marche vers le campement elfique que le message arriva.
Le miroir de bronze dans sa poche devint brûlant — pas chaud, brûlant — une douleur brève et nette contre sa cuisse. Il le sortit.
La surface ne se brouilla pas comme la première fois. Elle devint noire. Complètement, uniformément noire, comme de l'encre versée sur du métal.
Et dans le noir, des mots apparurent. Pas tracés — gravés, comme sous la pression de quelque chose d'urgent.
Edric Voss. Ce matin. Ils l'ont trouvé.
Je suis désolée. — Sera
Aldric s'arrêta de marcher.
Théo, deux pas devant, se retourna.
— Aldric ?
Il regardait le miroir. Les mots étaient simples, courts, sans équivoque. Le genre de mots qu'on écrit quand on n'a pas le temps d'adoucir et qu'adoucir ne servirait à rien de toute façon.
Ils l'ont trouvé.
Pas ils l'ont arrêté. Pas ils l'ont capturé.
Trouvé.
Il referma les doigts sur le miroir.
La forêt continuait autour de lui — les arbres, le Flux organique des Feuilletraceurs, le bruit des pas de Sylren devant, la lumière verte et filtrée de fin d'après-midi. Tout continuait exactement comme avant.
— Aldric, dit Théo plus doucement.
— Continue de marcher, dit Aldric.
Sa voix était parfaitement plate. Parfaitement ordinaire. Le genre de voix qui ne trahit rien parce que ce qu'il y a dedans est trop grand pour avoir une forme sonore immédiate.
Il glissa le miroir dans sa poche et se remit en marche.
Derrière lui, Lena qui avait tout vu ne dit rien. Elle prit sa main — un geste qu'elle ne faisait presque jamais, trop pratique pour ça, trop semblable à son frère — et elle marcha comme ça, sa petite main dans la sienne, pendant tout le reste du trajet.
Aldric ne la lâcha pas.
Le campement elfique était dans les arbres — pas au sol, dans les arbres. Des plateformes de bois vivant, reliées par des passerelles tressées, à une dizaine de mètres de hauteur. Des lanternes de résine lumineuse pendaient entre les branches. Des dizaines d'elfes allaient et venaient avec cette façon particulière de se mouvoir, légère et précise, qui donnait l'impression que chaque geste avait été décidé longtemps à l'avance.
Emile et Sera les attendaient déjà — Sylren avait envoyé deux des siens les chercher sur le chemin du bas. Emile regarda son frère quand il arriva et sut immédiatement quelque chose. Il ne demanda pas quoi. Il attendit.
Ce fut seulement après qu'on eut soigné l'épaule d'Aldric — un Feuilletraceur âgé avait posé une feuille couverte de signes directement sur la blessure et la douleur avait diminué en moins d'une minute, laissant place à une chaleur douce et profonde — que Lena l'emmena à l'écart.
— Dis-le, dit-elle simplement.
Aldric la regarda. Cette enfant de neuf ans avec ses yeux qui ne rataient rien et sa façon de traiter la réalité comme une équation à résoudre plutôt qu'une chose à subir.
— Papa est mort, dit-il.
Lena ne bougea pas.
— Ce matin, dit-il. Les hommes de Maran l'ont trouvé.
Le silence dura quelques secondes.
— Tu le savais que c'était possible, dit Lena.
— Oui.
— Tu lui en voulais quand même.
— Oui.
— Tu lui en veux encore ?
Aldric réfléchit. Vraiment réfléchit — pas la réponse qu'on est censé donner, la vraie.
— Oui, dit-il. Les deux choses peuvent être vraies en même temps.
Lena hocha la tête comme si c'était une réponse mathématiquement satisfaisante.
— On le dira à Emile ensemble, dit-elle.
— Oui.
— Demain matin. Cette nuit il a besoin de dormir.
— Oui.
Elle le regarda encore un moment.
— T'as lâché ma main pendant qu'on marchait, dit-elle.
— Je sais.
— T'aurais pu ne pas la lâcher.
— Je sais, répéta-t-il.
Lena se retourna vers le campement et s'arrêta.
L'elfe impatient — le jeune, celui qui avait dit quelque chose d'agacé pendant qu'Aldric parlait à Sylren — était debout trois mètres plus loin et regardait Lena avec une expression qu'Aldric reconnut malgré la différence de visage. La même expression que Lena quand elle voyait une rune qu'elle n'avait jamais rencontrée.
De la curiosité pure. Presque douloureuse tellement elle était intense.
Il tenait une feuille dans sa main — couverte de signes — et il la regardait, puis regardait Lena, puis la feuille, comme s'il essayait de comprendre comment les deux choses étaient liées.
— Il s'appelle comment ? dit Lena à Aldric sans baisser la voix.
— Je ne sais pas encore.
Elle s'approcha de l'elfe, s'arrêta à un mètre, et tendit la main vers la feuille.
— Je peux regarder ? dit-elle.
L'elfe la regarda. Regarda la main tendue. Regarda Lena.
Et lui tendit la feuille.
Aldric les observa depuis l'entrée du campement — sa sœur de neuf ans et un elfe adolescent penchés ensemble sur une feuille couverte de signes, dans la lumière des lanternes de résine, en train de tracer des corrections l'un pour l'autre dans une langue qu'ils ne partageaient pas encore mais qui, visiblement, n'allait pas tarder.
Il pensa à son père.
Il pensa aux deux phrases inachevées — ta mère n'était pas — et au fait que son père était mort sans finir la phrase deux fois de suite et qu'il n'y aurait pas de troisième occasion.
Il pensa à la septième Racine. À ce que les Racines faisaient vraiment. À Maran quelque part dans son palais de Valdren avec ses listes et sa certitude tranquille que tout était inévitable.
Il sortit son Carnet.
Ouvrit une page vierge.
Et commença à écrire ce qu'il savait sur sa mère — chaque détail qu'il avait rangé dans la colonne des coïncidences sans intérêt et qu'il n'avait jamais vérifiées. La voix grave. Les mains froides. La façon de regarder les cartes.
Ta mère n'a jamais été—
Il écrivit jusqu'à ce que la page soit pleine.
Puis il en tourna une autre et continua.
