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Chapter 11 - Chapitre 11 — Ce que le sol garde

Aldric attendit l'aube.

Pas par cruauté — par calcul. Emile avait dormi cette nuit, un vrai sommeil, le premier depuis Caermund. Le réveiller pour lui annoncer quelque chose d'irréparable aurait été inutile. La mort de leur père serait aussi vraie à l'aube qu'en pleine nuit, et Emile aurait au moins quelques heures de plus sans le porter.

C'était la façon d'Aldric d'aimer quelqu'un. Pas de mots. Des calculs.

Il s'assit au bord de la plateforme, les jambes dans le vide, et regarda le ciel pâlir entre les branches. La forêt s'éveillait lentement — des bruits d'oiseaux, le Flux organique des elfes qui reprenait ses pulsations régulières avec la lumière, une odeur de résine chaude. En dessous, à dix mètres, le sol de la forêt était encore dans l'ombre.

Lena vint s'asseoir à côté de lui sans faire de bruit.

Ils restèrent comme ça un moment, sans parler.

— Tu as dormi ? dit-il.

— Un peu, dit-elle. Toi ?

— Non.

Elle hocha la tête comme si c'était la réponse attendue.

— Le jeune elfe, dit-elle. Il s'appelle Aev. Il a seize ans et il est le meilleur Feuilletraceur de sa génération mais personne ne le sait encore parce qu'il ne trace que la nuit quand tout le monde dort.

— Pourquoi la nuit ?

— Il dit que le Flux dans les feuilles est différent la nuit. Plus calme. Plus honnête.

Aldric tourna la tête vers sa sœur.

— Tu as appris tout ça en une soirée sans parler la même langue.

— On a les feuilles, dit Lena simplement.

Le soleil atteignit le bord de la plateforme. Aldric se leva.

— Viens, dit-il.

Emile était réveillé quand ils entrèrent. Il était assis sur sa couche, la Rune de Lena posée sur ses genoux, et il regardait ses propres mains avec cette attention tranquille qu'il avait développée à force de devoir gérer son corps comme un territoire étranger.

Il leva les yeux quand ils entrèrent.

Il vit leurs visages.

— Papa, dit-il.

Ce n'était pas une question.

Aldric s'assit en face de lui. Lena resta debout.

— Hier matin, dit Aldric. Les hommes de Maran l'ont trouvé. Sera nous a envoyé un message pendant la fuite.

Emile regarda ses mains.

Longtemps.

Le silence dans la pièce de bois vivant était total — pas d'inconfort, juste du poids. Le genre de silence qu'on ne cherche pas à remplir parce qu'il n'y a rien à mettre dedans qui serve à quelque chose.

Puis Emile prit une longue inspiration et quelque chose dans ses épaules se défit — quelque chose qu'il portait depuis tellement longtemps que ni lui ni personne d'autre n'avait réalisé que c'était là. Ses épaules s'affaissèrent de deux centimètres et ses yeux se remplirent de larmes avec une honnêteté simple, sans honte, sans effort pour les retenir.

Il ne dit rien.

Il pleurait, et c'était tout, et c'était suffisant.

Aldric posa une main sur son épaule. Il ne dit rien non plus. Il n'avait pas de mots pour ça — il n'en avait jamais eu et il le savait — mais la main, il pouvait faire ça.

Lena s'assit de l'autre côté et appuya son front contre l'épaule d'Emile.

Ils restèrent comme ça un long moment, tous les trois, dans la lumière du matin qui filtrait entre les planches de bois vivant.

Ce fut Emile qui parla le premier, quand les larmes s'étaient taries d'elles-mêmes.

— Il savait, dit-il d'une voix rendue rauque. Que je ne pouvais pas tracer. Il savait depuis le début que les Racines pouvaient arranger ça. Et il a quand même…

— Oui, dit Aldric.

— Tu lui en veux ?

— Oui.

Emile hocha la tête lentement.

— Moi non, dit-il. Je voudrais, mais non. Il pensait protéger quelque chose de plus grand.

— Il avait peut-être raison, dit Aldric. Ça ne change pas ce que ça nous a coûté.

Emile le regarda — et dans ce regard il y avait quelque chose d'adulte, quelque chose qui n'avait pas d'âge, la façon dont les gens regardent quand ils ont passé trop de temps à observer les autres souffrir pour eux.

— Va parler à Sylren, dit-il. Il y a des choses à savoir et tu ne peux pas rester assis là à me regarder.

— Je peux rester, dit Aldric.

— Je sais, dit Emile. Vas-y quand même.

Sylren attendait sur la plateforme principale, debout face à l'est, les yeux fermés. Il rouvrit les yeux quand Aldric approcha comme s'il avait entendu ses pas depuis longtemps.

— Votre frère, dit-il.

— Il va bien, dit Aldric. Mauvaise nuit.

Sylren hocha la tête sans poser d'autre question. Il avait cette qualité elfique de ne pas pousser les choses — peut-être parce que vivre plus longtemps que les humains leur apprenait que les informations arrivent toujours si on attend assez.

— Les Racines, dit Aldric. Vous savez ce que c'est.

Ce n'était pas une question. Il avait vu la façon dont Sylren avait regardé son Carnet la veille — pas avec curiosité, avec reconnaissance.

— Nous vivons sur l'une d'elles depuis trois cents ans, dit Sylren. Ici, sous cette forêt. La troisième Racine du continent, selon nos archives.

— Vous saviez ce qu'elles étaient.

— Nous savons ce qu'elles étaient. Ce qu'elles sont encore, sous le Flux ordinaire. Les elfes ne cartographient pas dans des carnets — nous cartographions dans les feuilles parce que les feuilles sont déjà connectées au réseau. Chaque arbre de cette forêt pousse ses racines jusqu'aux Racines profondes. Quand nous traçons sur une feuille, nous utilisons cette connexion.

Aldric regarda la forêt autour de lui avec un regard différent.

— Vous n'utilisez pas votre propre Mana, dit-il lentement. Vous utilisez le Flux des Racines directement.

— Oui. C'est pour ça que nos effets sont différents des vôtres. Plus physiques. Plus immédiats. Renforcer un corps, créer une arme, déplacer les éléments — ces choses demandent une énergie brute que les Racines fournissent naturellement. Votre système de Lignes est plus précis. Plus chirurgical. Le nôtre est plus puissant mais moins contrôlable.

— Complémentaires, dit Aldric.

— C'est ce qu'Aev dit depuis hier soir à propos de votre sœur, dit Sylren avec quelque chose qui ressemblait à de l'amusement. Il n'a pas dormi.

Aldric nota mentalement que Lena et Aev avaient apparemment eu la même idée en même temps sur deux continents différents de la connaissance. Il n'était pas surpris.

— Les Racines, dit-il. Vous savez ce qui se passe si quelqu'un les contrôle toutes.

Le visage de Sylren changea. Pas dramatiquement — juste une qualité d'immobilité différente, plus ancienne.

— Nous avons des textes, dit-il. Très vieux. Ils décrivent ce pour quoi les Racines ont été construites — distribuer le Flux équitablement, réguler les déséquilibres naturels, permettre à chaque être vivant d'accéder à sa part d'énergie. Mais ils décrivent aussi ce qu'on peut faire si on inverse le sens du réseau.

— Retirer le Flux plutôt que le distribuer.

— Pas seulement retirer. Rediriger. Concentrer. Prendre le Flux de milliers de personnes et le centraliser en un seul point. Un seul utilisateur avec la réserve de Mana de tout un continent.

Aldric resta immobile.

— Maran ne veut pas juste contrôler les Racines, dit-il. Il veut vider tout le monde.

— C'est ce que disent nos textes. Nous ne savions pas qu'un humain avait trouvé comment le faire. Jusqu'à ce que vous arriviez dans notre forêt avec vos blessures et votre carte vivante.

— La septième Racine, dit Aldric. Elle est où ?

Sylren le regarda longuement.

— Nos textes ne le disent pas. Mais ils disent qui le savait.

Il marqua une pause.

— Ils disent que les sept Racines ont été construites par une alliance. Des humains, des elfes, et une troisième espèce dont nous avons oublié le nom. Et que la localisation de la septième a été confiée à la gardienne de l'alliance. Une femme qui n'était ni entièrement humaine ni entièrement autre chose.

Aldric ne bougea pas.

— Ils donnent une description ? dit-il d'une voix très calme.

— Voix grave, dit Sylren. Mains froides. Une façon de regarder les cartes qui n'était pas la façon dont les gens regardent les choses qu'ils ne comprennent pas.

Le silence entre eux dura trois secondes.

— Vous venez de me décrire ma mère, dit Aldric.

— Je sais, dit Sylren. C'est pour ça que nous vous observions depuis deux jours. Nous attendions de voir si vous compreniez.

Aldric redescendit vers la plateforme d'Emile avec dans la tête une liste qui débordait de sa première page et commençait sur une deuxième.

Il trouva son frère debout à l'entrée, appuyé au cadre de la porte, les yeux secs. Lena était à côté de lui avec Aev, les deux penchés sur une feuille couverte de runes et de signes mêlés — les leurs, indissociables déjà.

Emile regarda son frère arriver et lut quelque chose sur son visage.

— C'est quoi encore ? dit-il.

— Beaucoup de choses, dit Aldric.

— Bonne ou mauvaise direction ?

Aldric réfléchit honnêtement.

— Je ne sais pas encore.

Emile hocha la tête.

— Alors on mange d'abord, dit-il. Et tu nous racontes après.

C'était tellement peu dans la façon d'Emile — pas de stratégie, pas de liste, juste on mange d'abord — qu'Aldric s'arrêta une seconde.

— Oui, dit-il. D'accord.

Lena leva les yeux de sa feuille.

— Aev dit que sa grand-mère connaît des textes sur les Racines que Sylren n'a jamais lus, dit-elle. Il dit qu'elle est la plus vieille de la forêt et qu'elle refuse de parler aux étrangers mais qu'elle fera peut-être une exception.

— Pourquoi une exception ? dit Aldric.

Lena le regarda avec ses yeux de neuf ans qui savaient déjà tout.

— Parce qu'il lui a dit que la fille du cartographe avait les mains froides comme la gardienne des anciens textes. Et que ça l'a intéressée.

Aldric regarda ses propres mains.

Puis il regarda Lena.

— Tes mains sont froides ? dit-il.

— Toujours, dit-elle. Comme maman, tu disais.

Le sol se déroba légèrement sous ses pieds. Pas physiquement — dans sa tête, dans l'architecture de ce qu'il croyait savoir.

Comme maman.

Leur mère. Pas la sienne. La leur — la deuxième femme de son père, morte en accouchant de Lena.

Voix grave. Mains froides.

Il pensa à son père qui avait épousé deux femmes. Il pensa à la façon dont les gardiens d'un secret choisissent parfois à qui ils le transmettent. Il pensa à Lena de neuf ans qui résolvait en deux semaines ce que personne n'avait résolu en des siècles.

Il pensa à ta mère n'a jamais été—

Et à les mains froides comme la gardienne.

Deux mères. Deux phrases inachevées. Deux enfants avec quelque chose d'inhabituel dans leur Flux.

Il s'assit lentement sur le bord de la plateforme.

— On mange, dit-il. Et après on va voir la grand-mère d'Aev.

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