Chapitre 13 — Ce qu'on ne choisit pas
Ils passèrent la nuit à préparer le départ.
Aldric dressa les listes — itinéraire, provisions, points de passage, alternatives si les routes principales étaient surveillées. Il travailla en silence pendant que les autres dormaient, son Carnet ouvert sur les genoux, la lumière d'une lanterne de résine empruntée aux elfes projetant des ombres douces sur les pages.
Théo vint le rejoindre à mi-nuit.
— Vous ne dormez jamais ? dit-il.
— Rarement, dit Aldric. Assieds-toi si tu veux.
Théo s'assit. Il regarda le Carnet — les listes, les cartes, les notes dans les marges — avec cette expression qu'il avait parfois, celle d'un garçon qui essayait de comprendre comment quelqu'un pouvait fonctionner comme ça.
— Mon père était pareil, dit-il. Pas autant. Mais pareil.
— Ton père était meilleur que moi sur les Racines profondes, dit Aldric. Il voyait des connexions que je n'aurais pas vues.
— Il vous admirait, dit Théo. Il disait que vous étiez ce qu'il aurait voulu être s'il avait commencé plus tôt.
Aldric ne répondit pas.
— C'est un compliment, dit Théo.
— Je sais, dit Aldric. Le problème avec les compliments des morts c'est qu'on ne peut pas leur répondre.
Théo se tut. Il avait appris assez vite que certaines phrases d'Aldric n'appelaient pas de réponse — qu'elles étaient juste des choses vraies dites à voix haute parce que les garder à l'intérieur prenait de la place.
— Le nom, dit Aldric sans lever les yeux de son Carnet. Celui que ton père t'a donné. En dernier recours.
Théo hésita.
— On n'en est pas encore là, dit Aldric. Mais on s'en approche. Je veux être prêt.
Un silence.
— Mira, dit Théo.
Aldric leva les yeux.
— La fille de Doran, dit-il lentement. C'est elle le contact de ton père ?
— Mon père disait que si tout tombait, Mira Doran saurait quoi faire. Qu'elle avait quelque chose à lui remettre — un document, ou une carte, il ne m'a pas précisé — et qu'elle attendait qu'on vienne le chercher.
— Maran la retient prisonnière depuis deux semaines pour forcer Doran à parler.
— Je sais, dit Théo. Mon père savait que c'était un risque. Il avait dit que Mira était capable de gérer ça.
— Elle a quel âge ?
— Dix-sept ans.
Aldric regarda son Carnet. Ajouta un nom à sa liste.
Mira Doran. Pont-Serré. Document ou carte. Priorité deux.
Priorité un : les montagnes du nord. La septième Racine.
Il referma son Carnet et éteignit la lanterne.
L'attaque arriva à l'aube.
Pas des soldats en armure — des hommes en vêtements ordinaires, silencieux, distribués dans les arbres avec une patience qui avait dû leur demander toute la nuit. Aldric les entendit avant de les voir — pas leurs pas, leur respiration. Un rythme trop régulier, trop contrôlé, pour des gens qui dormiraient ou se déplaceraient normalement.
Il fut debout en trois secondes, Carnet en main.
— Tout le monde debout, dit-il d'une voix basse et nette. Maintenant.
Théo réagit immédiatement — il avait appris vite. Sera aussi. Lena ouvrit les yeux sans un son et attrapa ses parchemins. Emile fut plus lent à cause de ses jambes mais il ne posa pas de question.
Sylren apparut depuis la plateforme voisine comme s'il n'avait pas dormi non plus.
— Nous les sentons depuis une heure, dit-il à Aldric. Nous attendions votre réveil.
— Combien ?
— Douze. Peut-être plus en dehors de notre zone de perception.
— Des Traceurs parmi eux ?
— Deux. Celui du centre et celui au nord-est.
Aldric ouvrit son Carnet, traça trois Lignes rapides et sentit sa réserve de Mana répondre — encore solide, une nuit de repos avait fait son travail.
— Aev, dit-il.
Le jeune elfe était déjà là, une feuille dans chaque main, les signes tracés brillant d'un vert pâle dans la lumière de l'aube.
— Vous avez besoin de temps pour descendre, dit-il. Emile ne peut pas aller vite.
— Je sais, dit Aldric. C'est toi qui nous couvres ?
Aev le regarda avec ses yeux impatients et lumineux.
— C'est nous, dit-il.
Et derrière lui, sept Feuilletraceurs se matérialisèrent depuis les branches — des hommes et des femmes que personne n'avait vus arriver, chacun avec ses feuilles prêtes, chacun parfaitement immobile dans la façon de ceux qui ont attendu le bon moment longtemps et savent exactement à quoi il ressemble.
Ce qui suivit fut court et brutal.
Les Feuilletraceurs ne combattaient pas comme des humains. Ils ne se déplaçaient pas au sol — ils se déplaçaient dans les arbres, de branche en branche avec cette légèreté qui n'obéissait pas aux mêmes lois, et leurs feuilles produisaient des effets qu'Aldric n'avait jamais vus : des racines qui jaillissaient du sol pour immobiliser des chevilles, des branches qui se courbaient comme des bras pour bloquer des trajectoires, des flèches de bois vivant qui neutralisaient sans tuer, précises comme des chirurgiens.
Le Traceur du centre tenta une Ligne de force. Aldric l'intercepta avec une Ligne de déviation — une technique coûteuse en Mana mais propre — et le laissa à Sylren qui finit le travail avec une seule feuille et un geste économique.
Quatre minutes.
Douze hommes au sol, neutralisés.
Aldric rengaina son crayon de Flux et se retourna vers le groupe.
Emile était debout, les deux mains serrées autour de la Rune de Lena. Il tremblait légèrement — pas de peur, d'effort. La Rune brillait d'un or stable dans sa paume.
— Tu as tracé quelque chose ? dit Aldric.
— J'ai essayé, dit Emile. Je ne sais pas si ça a servi à quelque chose.
— Le Traceur du nord-est a trébuché sur quelque chose que personne n'avait posé, dit Sylren depuis sa branche. C'était vous.
Emile regarda sa main.
— Bien, dit Aldric. On part maintenant. Il y en aura d'autres.
— Ensemble ? dit Sylren.
Aldric le regarda. L'elfe était descendu de sa branche et se tenait au sol, ce qu'il ne faisait presque jamais — un geste qui avait un sens dans leur culture, Aev le lui avait dit la veille. Se mettre au niveau de quelqu'un voulait dire qu'on choisissait son camp.
— Vous avez des raisons de rester ici, dit Aldric.
— Nous avons des raisons de partir, dit Sylren. La troisième Racine est sous notre forêt. Si Maran la localise pendant notre absence, elle sera perdue de toute façon. Autant empêcher qu'il en trouve une de plus.
Aldric calcula. Un groupe plus grand était plus visible. Mais des Feuilletraceurs en forêt de montagne étaient un avantage tactique considérable.
— Vous prenez vos propres décisions, dit-il. Je ne commande pas des elfes.
— Non, dit Sylren. Mais vous cartographiez mieux que n'importe qui. Alors vous planifiez la route et nous gérons le terrain. C'est un accord raisonnable.
Aev était déjà à côté de Lena, qui regardait la direction du nord avec ses yeux mi-clos de quelqu'un qui écoute quelque chose de très lointain.
— Elle est là, dit Lena simplement. La septième.
— Tu la sens encore ? dit Aldric.
— De plus en plus fort, dit-elle. Comme si elle savait qu'on arrive.
Aldric regarda le groupe autour de lui. Théo, Sera, Emile qui tenait encore sa Rune, Sylren et ses Feuilletraceurs, Aev avec ses feuilles prêtes, Lena qui regardait le nord.
Pas le groupe qu'il aurait choisi. Pas le plan qu'il aurait dressé si on lui avait laissé le temps.
Mais c'était ce qu'il avait.
Il ouvrit son Carnet, traça la première Ligne de l'itinéraire, et se mit en marche.
