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Chapter 12 - Chapitre 12 — Ce que l’aînée garde

La grand-mère d'Aev s'appelait Vaëra.

Elle vivait seule sur la plateforme la plus haute du campement — si haute que les branches la cachaient presque entièrement depuis le bas, et que pour y accéder il fallait emprunter une passerelle si étroite qu'on ne pouvait la traverser qu'un à un, les mains dans le vide de chaque côté. Aev avait prévenu que sa grand-mère ne recevait personne depuis trois ans. Il avait dit ça avec le ton de quelqu'un qui présente une information factuelle sans garantir ce qui va suivre.

Sylren avait simplement dit : si elle accepte de vous voir, écoutez jusqu'au bout avant de parler.

Aldric, Lena et Aev traversèrent la passerelle en file. Théo resta en bas — Aev avait été clair là-dessus, sans explication. Aldric n'avait pas insisté.

Vaëra était assise en tailleur au centre de la plateforme, les yeux fermés, les mains posées sur ses genoux. Elle était vieille d'une façon que les elfes n'étaient généralement pas vieux — pas fragile, pas diminuée, mais creusée. Comme du bois qui a traversé trop d'hivers et qui est devenu plus dense qu'au départ.

Elle n'ouvrit pas les yeux quand ils s'approchèrent.

Elle parla directement en langue commune, sans accent, sans hésitation — ce qui voulait dire qu'elle la parlait depuis très longtemps.

— Le cartographe et la petite aux mains froides, dit-elle. Aev m'a bien décrit.

— Vous acceptez de nous voir, dit Aldric.

— J'ai accepté de la voir, elle, dit Vaëra. Vous êtes en supplément.

Lena ne dit rien. Elle regardait la vieille elfe avec ses yeux d'évaluation tranquille.

Vaëra ouvrit les yeux.

Ils étaient d'un vert si pâle qu'ils paraissaient presque blancs — décolorés par le temps, ou par autre chose. Elle regarda Aldric une seconde, le classa, passa à autre chose. Puis elle regarda Lena.

Et quelque chose dans son visage changea.

Pas beaucoup. Juste une qualité d'attention différente — plus ancienne, plus chargée — comme quelqu'un qui reconnaît un visage dans une foule après l'avoir cherché longtemps.

— Approche, dit-elle à Lena.

Lena s'approcha sans hésiter. Vaëra tendit une main et prit les mains de Lena dans les siennes — et s'arrêta.

— Froides, dit-elle doucement. Même par temps chaud.

— Toujours, dit Lena.

— Comme sa mère, dit Aldric depuis sa position en retrait.

— Comme toutes celles de sa lignée, dit Vaëra. Depuis la première.

Elle lâcha les mains de Lena et regarda Aldric.

— Asseyez-vous, dit-elle. Tous les deux. Ce que j'ai à dire est long et je ne le répéterai pas.

Elle parla pendant une heure.

Ce qu'elle dit, Aldric le nota mentalement avec la précision d'un cartographe — chaque détail, chaque nuance, chaque endroit où elle choisissait ses mots avec trop de soin pour que ce soit anodin.

Au commencement des Racines — si loin dans le passé que les elfes eux-mêmes n'en avaient que des traces fragmentaires — trois peuples s'étaient alliés pour construire le réseau. Les humains, maîtres de la cartographie précise. Les elfes, maîtres du Flux organique et de la connexion aux arbres. Et un troisième peuple dont le nom elfique se traduisait approximativement par ceux qui sont entre — ni entièrement d'un monde ni entièrement d'un autre, capables de percevoir le Flux d'une façon que ni les humains ni les elfes ne comprenaient complètement.

C'était ce troisième peuple qui avait conçu l'architecture des Racines. Pas construit — conçu. La logique profonde, la façon dont les sept points se répondaient l'un l'autre, la clé d'activation.

Et quand l'alliance avait été dissoute — pour des raisons que les textes ne précisaient pas, une fracture ancienne dont personne ne gardait le souvenir exact — ceux qui sont entre avaient disparu. Pas tous. Certains s'étaient mélangés aux autres peuples, génération après génération, jusqu'à ce que leur nature particulière ne soit plus visible qu'en creux. Des mains froides. Une façon de percevoir le Flux différemment. Une capacité à se connecter aux Racines sans carnet, sans feuille, sans intermédiaire.

La gardienne de la septième Racine avait toujours été choisie parmi eux.

Vaëra se tut.

Le silence dura le temps qu'il fallait.

— Lena, dit Aldric sans la regarder.

— Oui, dit Lena d'une voix parfaitement calme.

— Tu savais ?

— Non. Mais ça explique les mains froides. Et pourquoi le Flux d'Emile m'a semblé lisible quand personne d'autre ne le lisait. Et pourquoi les runes me viennent facilement depuis que je suis toute petite.

Elle marqua une pause.

— Et pourquoi maman regardait les cartes de papa comme ça.

Aldric tourna la tête vers Vaëra.

— La septième Racine, dit-il. La gardienne en connaît la localisation. Lena en est une descendante. Est-ce qu'elle la connaît ?

— Pas encore, dit Vaëra. La connaissance ne se transmet pas par le sang seul. Elle se transmet par le contact avec une autre gardienne, ou avec la Racine elle-même. Votre mère n'a pas eu le temps.

— Elle est morte en accouchant de Lena.

— Je sais, dit Vaëra. Ce n'était pas un accident.

Le mot tomba dans la pièce comme une pierre dans de l'eau.

Aldric ne bougea pas. Mais quelque chose dans son regard changea — cette qualité de calcul qui devenait plus froide, plus précise, quand les données prenaient une forme qu'il n'aimait pas.

— Maran, dit-il.

— Il cherchait la gardienne depuis longtemps. Il ne savait pas que c'était elle avant qu'il soit trop tard pour l'empêcher.

— Mais il sait maintenant pour Lena.

Vaëra regarda la petite fille de neuf ans qui assimilait tout ça avec la même expression tranquille qu'elle aurait eue devant une rune complexe.

— C'est probable, dit-elle.

Aldric se leva.

— La Racine sous cette forêt, dit-il. Elle est exactement où ?

— Pourquoi ?

— Parce que si Lena peut se connecter à une Racine sans intermédiaire, et que la troisième est ici, peut-être qu'elle n'a pas besoin d'une autre gardienne. Peut-être que la Racine elle-même peut lui transmettre ce qu'elle doit savoir.

Vaëra le regarda longuement.

— Vous avez réfléchi vite, dit-elle.

— J'ai réfléchi pendant que vous parliez, dit Aldric. Où est-elle ?

La Racine était à la base du plus grand arbre du campement — un chêne si vieux que son tronc aurait demandé six hommes les bras étendus pour en faire le tour. À son pied, dans la terre nue, on voyait à peine la lueur — un reflet de lumière dorée sous la surface, régulier comme un battement de cœur.

Lena s'agenouilla devant.

Elle posa les deux mains à plat sur la terre.

Aldric, Aev et Vaëra se tenaient à distance. Personne ne parla.

La lueur sous la terre répondit immédiatement — s'intensifia, s'étendit sous les paumes de Lena comme de l'encre qui se dilue dans l'eau, dorée et vivante. Lena ne bougea pas. Elle gardait les yeux ouverts et fixait la terre avec une concentration absolue, comme si elle lisait quelque chose que personne d'autre ne pouvait voir.

Ça dura deux minutes.

Puis elle retira ses mains et se releva.

Elle se retourna vers Aldric.

— La septième Racine, dit-elle.

— Tu sais où elle est ?

— Pas exactement. Mais je sais comment la trouver. Elle ne répond pas à la cartographie ordinaire. Elle répond au sang de la gardienne. Il faut que je sois à moins d'une journée de marche d'elle pour la sentir.

— Et tu saurais la sentir ?

— Oui, dit-elle. Je la sens déjà, vaguement. Comme quelque chose qu'on entend de très loin.

Elle marqua une pause.

— Elle est au nord, dit-elle. Dans les montagnes.

Aldric sortit son Carnet. Ouvrit la carte qu'il avait copiée dans la salle souterraine. Regarda les six points localisés, les deux encore vides.

L'un des deux vides était dans les montagnes du nord.

Il referma son Carnet.

Voilà l'indice concret, pensa-t-il. Maintenant Maran ne peut plus arriver le premier.

Pour la première fois depuis longtemps, sa liste de ce qu'il contrôlait était plus longue que sa liste de ce qu'il ne savait pas.

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