Son nom véritable était Cassian Maran.
Il avait cinquante-trois ans, une santé parfaite, et un palais dans les hauteurs de Valdren dont les fenêtres donnaient sur tout ce qu'il possédait — ce qui représentait, à quelques détails près, la moitié du royaume.
Ce soir-là il était assis dans la salle qu'il appelait sa bibliothèque, bien qu'elle ne contînt presque aucun livre. Ce qu'elle contenait, c'était des cartes. Des centaines de cartes, encadrées, classées, étiquetées, couvrant chaque mur du sol au plafond. Certaines avaient coûté plus cher que des villages entiers. Certaines avaient coûté plus que ça.
En face de lui, un homme agenouillé sur la pierre froide attendait depuis vingt minutes sans bouger.
Maran ne regardait pas cet homme. Il regardait une carte en particulier — une carte récente, tracée par ses propres cartographes, qui montrait le Val-Gris avec trois zones entourées d'un cercle rouge.
Trois zones où ses soldats avaient échoué.
— Tu m'as dit, dit-il enfin, que Voss était sous surveillance.
— Oui, Seigneur. Le contact à Pont-Serré—
— Le contact à Pont-Serré a prévenu Voss. dit Maran. Pas moi. Voss est parti avant que mes hommes arrivent.
L'homme agenouillé ne répondit pas. Il savait, avec l'instinct de survie de ceux qui avaient servi Maran depuis longtemps, que répondre à une mauvaise nouvelle par des explications était une façon d'en annoncer une autre.
— Lève-toi, dit Maran.
L'homme se leva. Il avait la trentaine, une cicatrice sur la mâchoire, les yeux d'un homme qui avait appris à ne rien montrer.
Maran s'approcha de lui lentement.
— Qu'est-ce que Voss a trouvé dans le trou ?
— Nous ne savons pas exactement. Mais il est descendu seul et il est resté deux heures. Nos hommes ne pouvaient pas le suivre sans être détectés — il avait cartographié les approches.
— Évidemment, dit Maran. Bien sûr qu'il avait cartographié les approches.
Il s'arrêta devant la fenêtre.
Dehors, Valdren brillait dans la nuit — des milliers de lumières, des milliers de foyers, des milliers de gens qui vivaient dans des maisons qu'ils croyaient leur appartenir, sur une terre qu'ils croyaient comprendre.
Ils ne comprenaient rien.
Personne ne comprenait rien.
C'était le problème fondamental du monde, la chose qui avait décidé de toute sa vie depuis l'âge de douze ans, quand son père l'avait amené dans une cave sous leur domaine et lui avait montré quelque chose dans la terre — une Veine de Flux si dense, si ancienne, si différente des Veines ordinaires que même son père, qui n'était pas un Traceur, avait compris que c'était autre chose.
Il y a quelque chose sous le monde, avait dit son père. Et celui qui le trouve en entier devient plus grand que les rois.
Son père était mort six mois plus tard. Une maladie ordinaire, rapide, sans dignité — le genre de mort qui n'avait aucun sens pour un homme qui avait vu ce qu'il avait vu et qui méritait mieux.
Cassian avait eu douze ans et une certitude absolue.
Le monde était injuste de façon structurelle. Pas par malchance, pas par négligence — de façon délibérée. Quelque chose dans l'architecture même de la réalité distribuait le pouvoir, la santé, la durée de vie de manière arbitraire et cruelle. Des gens mouraient de fièvres ordinaires pendant que d'autres vivaient jusqu'à cent ans sans effort. Des enfants naissaient avec la Stase de Flux et ne pouvaient rien tracer pendant que d'autres manipulaient le Mana comme si c'était naturel.
Ce n'était pas naturel. Rien de tout ça n'était naturel.
Les Racines l'avaient prouvé. Quelqu'un avait construit ce système. Quelqu'un avait décidé de comment le Flux circulait, qui pouvait y accéder, qui en était privé. Et ce quelqu'un — ou ce qu'il avait laissé derrière lui — pouvait être repris. Compris. Contrôlé.
Maran avait passé quarante ans à cette idée.
Il avait dépensé des fortunes. Il avait fait taire des gens — pas par plaisir, jamais par plaisir, il n'était pas ce genre d'homme, il était un homme pratique — mais parce que certaines informations entre de mauvaises mains retardaient un travail qui n'avait pas le droit d'être retardé. Il avait acheté des cartographes, corrompu des archives, financé des expéditions qui n'avaient jamais eu de nom officiel.
Et maintenant un homme de vingt-six ans avec une réserve de Mana médiocre et deux enfants malades à charge était à deux doigts de trouver ce que lui cherchait depuis quatre décennies.
Il se retourna vers son homme.
— La famille, dit-il. Le frère et la sœur à Caermund.
— Nous avons une équipe en position depuis hier soir.
— Je ne veux pas qu'ils soient blessés.
L'homme cligna des yeux, imperceptiblement.
— Seigneur ?
— Je ne suis pas un monstre, dit Maran avec une patience légèrement fatiguée. Je veux qu'ils soient en sécurité. Ici. Sous ma protection. Voss travaillera mieux s'il sait qu'ils sont vivants. Et il ne prendra pas de risques inutiles s'ils sont avec moi.
Il dit avec moi de la même façon dont on dit sous clé.
— Si Voss comprend ce que les Racines font vraiment, continua-t-il, il ne peut plus être laissé libre. Il fera des choix émotionnels. Il pensera à son frère avant de penser au travail. C'est sa nature.
— Et s'il refuse de collaborer ?
Maran regarda à nouveau la carte sur le mur. Les trois cercles rouges. Les deux zones encore vides.
— Il ne refusera pas, dit-il. Voss est intelligent. Le plus intelligent que j'aie rencontré dans ce métier depuis Edric. Et Edric, à la fin, avait compris que c'était inévitable.
— Edric Voss est mort, Seigneur.
— Edric Voss a disparu, dit Maran en se rasseyant. Ce n'est pas la même chose.
Il ouvrit un tiroir, sortit un dossier épais et l'ouvrit sur la table.
La première page montrait une liste de noms. Vingt-trois noms, dont dix-neuf étaient barrés. Certains d'une seule ligne — disparus, inutilisables, partis trop loin. D'autres de deux traits croisés.
Le vingtième nom était Aldric Voss.
Pas encore barré.
— Donne-lui trois jours, dit Maran. S'il n'est pas venu de lui-même d'ici là, tu amènes les enfants.
L'homme inclina la tête et sortit.
Maran resta seul.
Il resta longtemps assis sans bouger, les yeux sur sa liste. Vingt-trois cartographes. Quarante ans de travail. Des familles déplacées, des vies interrompues, des choix que personne d'autre n'aurait eu le courage de faire.
Il pensa à son père dans la cave. À sa main qui montrait la Veine dans la terre, tremblante d'excitation ou de fièvre — il n'avait jamais su laquelle, parce que son père était mort six mois après et qu'il n'avait pas eu le temps de le lui demander.
Il pensa à tous ceux qui mouraient de fièvres ordinaires pendant qu'un réseau de pouvoir dormait sous leurs pieds, inutilisé, incompris, gardé secret par des cartographes qui avaient décidé entre eux — sans demander à personne — que le monde n'était pas prêt.
Qui leur avait donné ce droit ?
Qui avait décidé que le monde n'était pas prêt ?
Lui, il était prêt. Il l'avait toujours été.
Il ferma le dossier.
Dehors, Valdren brillait.
Et quelque part sous ces lumières, sous les pavés et les fondations et les couches de terre et de siècles, les Racines attendaient — patientes, anciennes, indifférentes à qui finirait par les trouver.
