Le rêve commençait toujours de la même façon.
Une cuisine. Pas celle de Caermund — une autre, plus grande, plus ancienne, avec des poutres basses et une fenêtre qui donnait sur un jardin qu'Aldric ne reconnaissait pas. Une odeur d'encre et de pain chaud. Une lumière de fin d'après-midi, dorée et tranquille, le genre de lumière qui n'existe que dans les souvenirs qu'on a embellis sans le savoir.
Son père était assis à la table.
Edric Voss avait les mains qu'Aldric avait oubliées — larges, tachées d'encre jusqu'aux jointures, avec cette cicatrice en diagonale sur le pouce droit qu'il n'avait jamais expliquée. Il ne regardait pas son fils. Il regardait quelque chose sur la table, devant lui, que le rêve ne montrait jamais clairement.
— Tu vas trouver les cartes, dit-il. C'est bien.
Aldric, dans le rêve, avait dix ans. Il le savait sans avoir à le vérifier — cette certitude propre aux rêves, qui n'a pas besoin de preuve.
— Pourquoi tu les as cachées ? dit-il.
— Parce que tu n'étais pas prêt.
— Et maintenant ?
Son père leva les yeux. Il avait le même visage qu'Aldric se rappelait — pas vieux, pas jeune, quelque part entre les deux, avec cette façon de regarder qui donnait l'impression d'être lu plutôt que vu.
— Les Racines ne sont pas ce que tu crois, dit-il.
— Je sais. Elles peuvent guérir—
— Non. dit son père, et sa voix changea. Pas de ton frère. Écoute-moi. Les Racines ne guérissent pas Emile. Elles font autre chose. Quelque chose que ta mère avait compris avant tout le monde.
Aldric sentit quelque chose changer dans la texture du rêve. Comme si l'air devenait plus dense.
— Maman est morte, dit-il.
Son père le regarda avec une expression qu'Aldric ne savait pas nommer.
— Ta mère n'est pas morte, dit-il lentement, en articulant chaque mot comme s'il voulait être certain qu'ils traversaient. Ta mère n'a jamais été—
Et le rêve se brisa.
Aldric ouvrit les yeux dans l'obscurité de la ferme abandonnée.
Il resta immobile, les yeux au plafond, et attendit que son rythme cardiaque redescende à quelque chose de raisonnable.
Ta mère n'a jamais été—
N'avait jamais été quoi.
Il se redressa lentement et sortit son Carnet. Pas pour tracer des Lignes — pour écrire. Il nota le rêve dans ses moindres détails, aussi précisément que possible, avant que la mémoire ne commence à l'éroder. La cuisine. La lumière. Les mains de son père. Les mots exacts, dans l'ordre exact.
Ta mère n'a jamais été—
Sa mère s'appelait Elyne Voss. Elle était morte quand Aldric avait six ans, d'une fièvre ordinaire, rapidement. Il avait peu de souvenirs d'elle — une voix grave pour une femme, des mains froides, une façon de regarder les cartes de son père qui n'était pas la façon dont les gens regardent les choses qu'ils ne comprennent pas. C'était la façon dont les gens regardent les choses qu'ils comprennent mieux que vous.
Il avait toujours mis ça sur le compte de la mémoire embellie. L'enfance transformait les gens en ce qu'on avait besoin qu'ils soient.
Maintenant il n'en était plus certain.
Il y avait une autre chose. Un détail qu'il avait rangé dans la catégorie des coïncidences sans intérêt et qui refusait soudainement d'y rester : Emile et Lena n'avaient pas la même mère que lui. Leur mère à eux était morte en accouchant de Lena — une femme douce, ordinaire, que son père avait épousée cinq ans après la mort d'Elyne. Aldric avait dix ans à la naissance d'Emile. Quinze à celle de Lena.
Trois enfants. Deux mères. Un père qui avait passé les dernières années de sa vie à cartographier en secret un réseau souterrain ancien.
Et dans le rêve — dans le souvenir qui avait la forme d'un rêve — son père avait dit ta mère en le regardant lui. Pas votre mère. Ta mère. Elyne.
Ta mère n'a jamais été—
Aldric ferma son Carnet.
Il avait une nouvelle liste à dresser. Celle des choses qu'il croyait savoir sur sa famille et qu'il n'avait jamais vérifiées parce qu'il n'avait jamais eu de raison de le faire.
La liste était plus longue qu'il ne l'aurait voulu.
Dans l'obscurité, Théo dormait, la respiration régulière.
Aldric regarda le garçon un moment.
Ton père et le mien se connaissaient, pensa-t-il. Ils travaillaient ensemble. Mon père s'est caché. Le tien aussi. Et maintenant ton père est mort et le mien est peut-être vivant et entre les deux il y a un réseau souterrain que quelqu'un a construit avant que le monde soit ce qu'il est.
Il rouvrit son Carnet.
Recommença à écrire.
Il ne se rendormit pas.
