Ils mirent trois jours à quitter le Val-Gris.
Trois jours à marcher la nuit, se cacher le jour, éviter les routes principales et les relais de poste où les soldats de Lord Maran avaient pour habitude de laisser des hommes en civil. Aldric connaissait cette tactique — il avait cartographié suffisamment de territoires sous occupation pour en reconnaître les schémas.
Théo suivait sans se plaindre. Il apprenait vite, adaptait son rythme, posait les bonnes questions au bon moment. Aldric nota mentalement chaque chose, comme il notait tout.
Le quatrième jour, ils atteignirent Pont-Serré — une ville marchande à la frontière du Val-Gris, assez grande pour se fondre dans la foule, assez animée pour qu'un cartographe et un garçon de quinze ans ne retiennent pas l'attention.
Aldric avait un contact là-bas. Quelqu'un en qui il avait confiance depuis quatre ans — un ancien cartographe reconverti en marchand de parchemins, qui lui servait de relais d'information quand il travaillait loin de Caermund.
Son nom était Doran.
Aldric l'avait rencontré par hasard, sept ans plus tôt, lors d'une expédition dans les cols du Nord. Doran lui avait sauvé la vie en signalant un glissement de terrain sur le chemin qu'il comptait prendre. Depuis, ils avaient développé un système de communication discret — des marques dans les marges des cartes vendues publiquement, des messages codés dans les commandes de parchemin. Une confiance bâtie lentement, vérifiée régulièrement.
Aldric entra dans la boutique de Doran en milieu d'après-midi, avec Théo deux pas derrière.
Doran était derrière son comptoir, grand, les cheveux gris, les mains tachées d'encre comme toujours. Il leva les yeux, et quelque chose traversa son visage — une expression qu'Aldric identifia une demi-seconde trop tard.
Pas du soulagement.
Pas de la surprise.
De l'embarras.
— Aldric, dit Doran. Je… je ne t'attendais pas si tôt.
Si tôt. Pas si vite. Pas déjà. Si tôt — comme s'il avait su qu'Aldric allait venir, et qu'il pensait avoir plus de temps.
Aldric ne bougea pas. Ne changea pas d'expression. Il posa les mains sur le comptoir avec le calme de quelqu'un qui regarde une carte et comprend soudainement où est l'erreur.
— Tu avais prévenu quelqu'un de mon passage, dit-il. Ce n'était pas une question.
Doran ferma les yeux une seconde.
— Aldric. Écoute-moi. Ils ont ma fille. Depuis deux semaines. Ils m'ont dit que si je les prévenais quand tu passerais…
— Combien de temps avant qu'ils arrivent ?
— Je… j'ai envoyé le signal il y a une heure. Ils sont peut-être à—
— Combien de temps, Doran.
— Vingt minutes. Peut-être moins.
Aldric se redressa. Il regarda son vieil ami — cet homme qu'il avait cru connaître, dont il avait vérifié la fiabilité régulièrement, dont il n'avait jamais eu de raison de douter — et il sentit quelque chose se fermer en lui. Pas de la colère. Quelque chose de plus froid.
De la mise à jour.
J'avais une faille dans mon réseau. Elle est neutralisée maintenant. Voilà ce que ça coûte.
— La fille de qui ? dit-il.
Doran cligna des yeux.
— Quoi ?
— Ta fille. Elle est à qui ? Lord Maran ou quelqu'un au-dessus ?
— Je… au-dessus, je pense. L'homme qui m'a contacté ne portait pas la croix brisée. Il portait un sceau que je n'avais jamais vu. Une boussole avec l'aiguille cassée.
Aldric nota ça dans un coin de sa mémoire.
— Est-ce qu'ils savent où je vais ?
— Non. Je savais juste que tu passerais par Pont-Serré. Pas ta destination.
— Est-ce qu'ils savent pour Caermund ?
Une pause d'une fraction de seconde trop longue.
— Doran.
— Ils ont posé des questions sur ta famille. Je n'ai rien dit sur les enfants. Mais ils savaient déjà que tu avais un frère et une sœur. Ils savaient leurs noms.
Quelque chose changea dans la façon dont Aldric occupait l'espace. Pas visible. Pas dramatique. Juste un léger réajustement, comme une carte qu'on pivote pour la lire correctement.
Il se tourna vers Théo.
— Sors par la porte du fond. Rue des Tanneurs, deuxième carrefour à gauche, il y a une écurie qui s'appelle Aux Trois Fers. Tu demandes deux chevaux au nom de Voss. Tu attends. Dix minutes maximum.
Théo ne posa pas de question. Il disparut.
Aldric se retourna vers Doran.
— Ta fille s'appelle comment ?
— Mira, dit Doran d'une voix qui se brisait légèrement sur le mot.
— Où ils la gardent ?
— Je ne sais pas. Ils changent d'endroit tous les—
— Ils t'ont donné un moyen de contact ?
— Une adresse. À Pont-Serré. Une maison au bord du canal.
Aldric sortit une feuille vierge de sa pochette et la posa sur le comptoir avec un crayon.
— Tu écris l'adresse. Et tu restes ici.
— Aldric, je suis désolé. Je n'avais pas le choix.
— Je sais, dit Aldric. Tu avais le choix entre ta fille et moi. Ce n'est pas un choix difficile.
Il prit la feuille, la plia et la rangea.
— Je vais essayer de faire quelque chose pour Mira. Ne prends aucun contact avec eux d'ici là.
Il quitta la boutique sans se retourner.
Ils chevauchèrent sans s'arrêter jusqu'à la nuit.
Aldric ne parlait pas. Théo avait compris que ce silence-là n'était pas de la tristesse — c'était de la réorganisation. Il laissa le cartographe penser et s'occupa de surveiller la route derrière eux.
Quand ils s'arrêtèrent enfin dans une ferme abandonnée pour laisser souffler les chevaux, Aldric descendit de sa monture, s'assit sur une pierre et ouvrit son Carnet.
Il mit à jour sa liste.
Ce qu'il savait : les Racines existaient, son père les avait partiellement cartographiées, quelqu'un au-dessus de Lord Maran cherchait à compléter ce travail, et ce quelqu'un avait un réseau d'informateurs infiltré parmi ses contacts depuis un temps indéterminé.
Ce qu'il ne savait pas : qui était vraiment derrière le sceau à la boussole cassée. Ce que les Racines faisaient quand elles étaient entièrement activées. Où était son père. Et depuis combien de temps Doran était surveillé.
Ce qu'il devait faire maintenant : rejoindre Caermund. Vérifier que Lena et Emile étaient sains et saufs. Revoir tout son réseau de contacts un par un à la lumière de cette nouvelle information.
Et trouver qui d'autre, parmi les gens en qui il avait confiance, travaillait contre lui.
Il referma son Carnet.
— Théo, dit-il dans l'obscurité.
— Oui.
— Ton père. Il avait d'autres contacts que moi. D'autres personnes à qui il avait confiance pour ce travail.
— Quelques-uns. Il ne m'en a pas parlé en détail.
— Il t'a donné des noms ?
Une pause.
— Un seul. Il disait que si tout le reste tombait, ce nom-là tiendrait. Il m'a dit de ne le révéler qu'en dernier recours.
Aldric regarda le ciel entre les planches de la ferme. Les étoiles étaient nettes ce soir, froides et précises comme des points sur une carte.
— On n'en est pas encore là, dit-il.
Mais dans sa tête, il avait déjà noté que ce nom existait.
Et qu'il faudrait l'obtenir.
À Caermund, dans la maison de la rue des Tisserands, l'inconnue s'appelait Sera.
Elle avait la cinquantaine, les cheveux courts, un Carnet de Flux usé jusqu'à la corde accroché à sa ceinture. Elle s'était assise à la table de la cuisine sans y être invitée et avait regardé les runes de Lena avec une attention qui n'avait rien de poli — l'attention de quelqu'un qui évalue, pas de quelqu'un qui admire.
— Ton frère aîné ne sait pas que je suis en vie, dit-elle à Lena. Je préférerais que ça reste comme ça jusqu'à ce que je lui parle moi-même.
— Vous le connaissez, dit Lena. Ce n'était pas une question.
— Je connaissais son père avant lui. Edric Voss était le meilleur cartographe que j'aie jamais rencontré. Et Aldric est meilleur qu'Edric.
— Vous étiez où pendant sept ans ?
— Cachée. Comme Edric. Comme tous ceux qui ont trouvé les Racines avant que les mauvaises personnes ne comprennent ce qu'elles cherchaient.
Emile, depuis son fauteuil, regardait la femme avec cet œil tranquille qu'il avait hérité d'Aldric — ou qu'il avait développé à force de vivre avec lui.
— Vous avez dit qu'Aldric allait entrer dans un trou et ne pas en ressortir, dit-il. Qu'est-ce qu'il y a dans ce trou ?
— Les cartes de son père, dit Sera. Et si Aldric les voit sans préparation, sans comprendre ce qu'elles impliquent vraiment, il va tirer la mauvaise conclusion.
— Laquelle ?
Sera posa les mains sur la table.
— Que son père est mort en héros, en cachant ce travail pour protéger les Racines. Alors que la vérité est beaucoup plus compliquée que ça.
Lena avait posé sa plume depuis un moment. Elle regardait Sera avec ses yeux de neuf ans qui ne rataient rien.
— Plus compliquée comment ? dit-elle.
Sera hésita — la première hésitation depuis qu'elle avait passé la porte.
— Edric Voss n'a pas caché les cartes pour protéger les Racines, dit-elle enfin. Il les a cachées pour protéger Aldric. Parce qu'il savait ce que les Racines font vraiment quand on les active toutes. Et il savait qu'Aldric, s'il le découvrait, ne pourrait pas s'empêcher de le faire.
Le silence dans la cuisine était total.
— Qu'est-ce qu'elles font ? dit Emile doucement.
Sera regarda le garçon malade dans son fauteuil. Regarda la petite fille de neuf ans avec ses runes et son couteau de cuisine. Regarda la maison modeste, les murs un peu humides, le fauteuil usé, la liste de quatre pages qu'elle avait aperçue sous une paillasse en entrant.
Elle pensa à Edric.
Elle pensa à ce que ça coûtait, de savoir.
— Les Racines, dit-elle, peuvent guérir n'importe quelle maladie de Flux.
Emile ne bougea pas.
Lena ne bougea pas.
Puis Lena dit, très doucement :
— Et Aldric le sait ?
— Non, dit Sera. Pas encore.
— Mais quand il va le savoir…
— Il va vouloir les activer toutes. Pour toi, dit-elle en regardant Emile. Et pour les activer toutes, il faut cartographier le continent entier.
Elle laissa le silence faire le reste du travail.
— Ce qui veut dire, dit Lena lentement, que Lord Maran et mon frère veulent exactement la même chose. Pour des raisons complètement différentes.
— Oui, dit Sera.
— Et si Lord Maran y arrive le premier…
— Aldric n'aura plus rien à activer. Et Emile restera comme il est.
Dehors, Caermund dormait sous un ciel étoilé, indifférent.
Lena reprit sa plume.
Et recommença à écrire, plus vite qu'avant.
