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Chapter 7 - Chapitre6: Ce qu'on ne dit pas

NEPHILIMTALE

Chapitre 6 — Ce qu'on ne dit pas

North ne dormit pas.

Il resta allongé dans le noir de sa chambre chez Toriel, les yeux au plafond, et laissa le silence faire ce que le silence fait toujours quand on est trop fatigué pour se défendre contre soi-même — il laissa entrer les choses qu'il passait ses journées à tenir dehors.

Le visage de Tanar. Ce sourire. Cette façon qu'il avait eue de le regarder comme s'il le connaissait encore — comme si tout ce qui s'était passé entre eux n'avait pas effacé cette connaissance mais l'avait au contraire rendue plus précise, plus aiguisée, affinée par la douleur en quelque chose de coupant.

Tu te souviens de la dernière chose que tu m'as dite ?

North ferma les yeux.

Oui. Il s'en souvenait.

Il s'en souviendrait probablement toujours — ces mots qu'il avait lancés avec tout son orgueil comme bouclier, sans mesurer leur poids, sans réaliser qu'ils atterriraient sur quelqu'un qui n'avait pas de bouclier à lui. Quelqu'un qui souriait précisément parce qu'il n'en avait pas.

Il rouvrit les yeux.

Le plafond ne lui offrit aucune réponse utile.

Il se leva.

La ville était silencieuse à cette heure — ce silence particulier des endroits qui vivent fort pendant la journée et se reposent vraiment la nuit, un silence plein plutôt que vide. North marcha sans destination précise, les mains dans les poches, les épaules moins droites que d'habitude parce qu'il n'y avait personne pour qui les tenir droites.

Il trouva Sans au bord de la ville.

Ou plutôt — Sans était déjà là, assis sur un vieux muret de pierre qui donnait sur les champs qui s'étendaient au pied de la montagne Ebott, les yeux vers le ciel nocturne avec cette expression de quelqu'un qui regarde les étoiles sans vraiment les voir parce qu'il regarde quelque chose de beaucoup plus loin.

North s'arrêta.

Considera de rebrousser chemin.

Ne le fit pas.

Il vint s'asseoir sur le muret à côté de Sans — pas trop près, la distance de quelqu'un qui n'est pas encore sûr d'être le bienvenu — et regarda les étoiles lui aussi.

Le silence dura un moment.

Ce n'était pas un silence inconfortable. C'était le genre de silence que certaines personnes savent construire autour d'elles — où on n'a pas besoin de parler pour justifier d'être là.

Sans était très doué pour ce genre de silence.

— tu dors pas, dit-il enfin. Ce n'était pas une question.

— Non, dit North.

— moi non plus. Sans leva légèrement les yeux vers un point particulier du ciel. ça m'arrive.

North ne demanda pas pourquoi. Il avait l'intuition que la réponse était longue et que Sans ne la donnerait pas ce soir de toute façon — et il respectait ça parce que lui-même avait des réponses longues qu'il ne donnait jamais.

— Tu savais, dit North après un moment. Pour lui.

— non, dit Sans. Mais je savais qu'il y avait quelque chose. depuis ton arrivée. t'avais l'air de quelqu'un qui attendait que ça tourne mal.

North réfléchit à ça.

— C'est une habitude, dit-il finalement. Attendre que les choses tournent mal.

— ouais. Sans hocha légèrement la tête. je connais ça.

Autre silence.

Celui-là était différent — plus chargé, avec le poids de deux personnes qui viennent de reconnaître quelque chose de commun et qui ne savent pas encore quoi en faire.

— il te connaît bien, dit Sans. l'autre. celui qui sourit.

North sentit ses épaules se contracter imperceptiblement.

— Oui.

— c'est pour ça que ça fait mal.

Ce n'était pas une question non plus. North regarda ses mains posées sur ses genoux — ces mains qui avaient frappé et n'avaient pas atteint, qui avaient essayé et échoué devant tout le monde — et ne répondit pas.

Ce qui était déjà une réponse.

— hé, dit Sans. North leva les yeux. Le petit squelette le regardait avec cette expression rare — pas ironique, pas distante, juste directe et simple. perdre devant des gens qu'on veut impressionner. c'est particulièrement nul comme expérience.

— Je ne voulais pas les impressionner, dit North immédiatement.

Sans le regarda.

North soutint ce regard deux secondes.

— Je voulais... dit-il. S'arrêta. Recommença. Je voulais qu'ils ne voient pas que je perdais.

— mmh. Et pourquoi c'était important ?

La question était simple. Directe. Le genre de question qu'on pose quand on veut vraiment la réponse et pas une version polie de la réponse.

North regarda les étoiles.

— Parce que, dit-il lentement, comme quelqu'un qui traduit une langue qu'il ne parle qu'intérieurement. Si les gens te voient perdre ils savent que tu peux perdre. Et si ils savent que tu peux perdre ils savent que tu n'es pas... il chercha le mot. Invulnérable.

— et être invulnérable c'est important pour toi.

— C'était important, dit North. Correction automatique. Mécanique.

Sans ne releva pas. Il se contenta de regarder à nouveau les étoiles, les mains posées à plat sur le muret de chaque côté de lui.

— tu sais ce que j'ai appris, dit Sans, et sa voix avait pris cette qualité particulière qu'elle avait eu sur la place — celle qui venait de plus loin que la surface. après avoir vu beaucoup de choses que j'aurais préféré ne pas voir.

North attendit.

— les gens qui tiennent le plus à paraître forts, dit Sans, c'est presque toujours les gens qui ont le plus besoin qu'on leur dise que c'est correct de ne pas l'être.

Le silence qui suivit fut long.

North ne répondit pas.

Pas parce qu'il n'avait rien à dire. Parce que quelque chose dans sa gorge faisait une résistance qu'il n'avait pas l'énergie de forcer ce soir — quelque chose qui gardait les vrais mots en dessous des mots polis, comme toujours, comme depuis toujours.

Mais il ne dit pas non plus que Sans avait tort.

Ce qui pour North était presque révolutionnaire.

— Il va revenir, dit North finalement.

— ouais.

— Je ne suis pas sûr de pouvoir le battre.

— non, dit Sans simplement. probablement pas tout de suite.

North apprécia l'honnêteté. Il détestait qu'on lui mente pour le ménager — ça présupposait une fragilité qu'il refusait d'admettre avoir, même quand il l'avait.

— Mais, dit Sans, et il marqua une pause qui avait le poids exact d'une chose importante. t'es pas obligé de le battre seul.

North tourna la tête vers lui.

Sans regardait toujours les étoiles.

— papyrus va probablement vouloir faire un plan. il fait toujours des plans. ils sont jamais terribles mais l'énergie est là. et undyne va vouloir frapper quelque chose donc ça tombe bien. et frisk...

Il s'arrêta.

Sourit légèrement.

— frisk a déjà décidé que t'étais son ami. c'est irrévocable maintenant. tu peux rien y faire.

Quelque chose dans la poitrine de North bougea.

Ce mouvement qu'il n'arrivait pas à contrôler depuis qu'il était dans ce monde — ce truc chaud et inconfortable qui ressemblait dangereusement à quelque chose qu'il avait passé des années à faire semblant de ne pas vouloir.

— Je ne suis pas facile, dit North. Sa voix était basse. C'était presque une mise en garde. Presque des excuses. Je ne sais pas... être avec les gens. Je dis les mauvaises choses. Je garde les bonnes pour moi et je sors les mauvaises et je ne sais pas toujours pourquoi.

— ouais, dit Sans. on a remarqué.

North attendit la suite — le jugement, la qualification, la façon dont les gens ajoutent toujours mais après avoir énoncé vos défauts.

— c'est correct quand même, dit Sans.

Juste ça.

North regarda le ciel nocturne au-dessus de la montagne Ebott et ne dit plus rien pendant longtemps.

Ce n'était pas du silence gêné.

C'était du silence de quelqu'un qui reçoit quelque chose qu'il ne sait pas encore où mettre mais qui a décidé de ne pas le rejeter cette fois.

De l'autre côté de la ville — dans une ruelle étroite entre deux maisons aux couleurs vives que les monstres avaient peintes avec l'enthousiasme de quelqu'un qui découvre que les pigments existent — Tanar était assis sur les marches d'un escalier extérieur.

Il regardait le ciel lui aussi.

Berliet apparut à côté de lui avec cette façon qu'il avait de simplement être là sans transition, sans préambule, sans daigner expliquer d'où il venait.

Il s'assit sur la marche du dessus.

Regarda le même ciel.

— Alors, dit Berliet.

— Alors, dit Tanar.

Silence.

— Tu l'as laissé se relever, dit Berliet. À chaque fois. Tu aurais pu finir plus vite.

— Je sais.

— Pourquoi ?

Tanar garda les yeux vers le ciel. Son sourire était là — le sourire permanent, le masque parfait. Mais Berliet regardait depuis un endroit où les masques ne fonctionnaient pas vraiment.

— Parce que je voulais qu'il comprenne, dit Tanar. Pas qu'il tombe. Une pause. Il y a une différence.

Berliet hocha la tête lentement.

— Et tu as obtenu ce que tu voulais ?

Tanar réfléchit.

Vraiment réfléchit — pas le semblant de réflexion qu'il offrait aux autres, mais quelque chose d'intérieur et de réel, qui prenait le temps qu'il fallait.

— Il a vu ses amis avoir peur pour lui, dit Tanar. Sa voix était douce. Mesurée. Ça l'a arrêté plus sûrement que n'importe quelle attaque de ma part. Il peut encaisser la douleur pour lui-même. Il inclina légèrement la tête. Mais pour les autres — non. Il ne peut pas.

— Tu le savais, dit Berliet. Avant de venir.

— Je le savais depuis longtemps, dit Tanar. Depuis avant.

Le mot avant tomba entre eux avec tout ce qu'il contenait — une histoire entière compressée en deux syllabes, tout ce qui existait avant la fracture, avant la traversée, avant le sourire qui ne changeait plus.

Berliet le laissa tomber sans le ramasser.

— Et maintenant ? dit-il.

Tanar baissa les yeux du ciel vers la ville endormie autour d'eux. Les maisons colorées. Les fenêtres éteintes. Quelque part au bord de la ville deux silhouettes assises sur un muret regardaient les étoiles.

Il les regarda un moment.

— Maintenant, dit Tanar, je m'installe. Son sourire tint parfaitement. On a tout notre temps. Et j'ai encore beaucoup de choses à lui montrer.

Berliet le regarda de côté.

— Tu souffres toujours, dit-il. Ce n'était pas une question.

Le sourire de Tanar ne bougea pas.

Pas d'un millimètre.

— Je souris toujours, dit-il.

Ce qui n'était pas une réponse.

Ce qui était exactement une réponse.

Berliet se leva. Ajusta sa veste avec ce geste élégant et inutile qu'il faisait parfois — comme pour rappeler qu'il avait un corps même s'il n'en avait pas vraiment besoin.

— Je regarde, dit-il. Comme toujours.

— Je sais, dit Tanar.

Berliet disparut.

Tanar resta sur les marches.

Regarda la ville encore un moment — ce monde vivant et chaud et plein de gens qui avaient appris à faire confiance, qui avaient reconstruit quelque chose de beau sur les ruines de ce qui avait failli les détruire.

Et quelque part dans sa poitrine — dans cet endroit que le sourire était censé couvrir complètement — quelque chose fit un mouvement très petit et très discret.

Qu'il n'autorisa pas à aller plus loin.

Il se leva.

Et rentra dans la ville.

À suivre — Chapitre 7 : Racines

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