NEPHILIMTALE
Chapitre 10 — Ce que les mains retiennent
L'entraînement du matin se termina plus tôt que d'habitude.
Undyne avait reçu un message d'Alphys — quelque chose d'urgent concernant les données environnementales du secteur est, formulé avec cette précision scientifique particulière qui signifiait en langage non-Alphys c'est sérieux viens maintenant. Elle avait posé sa lance, regardé North avec l'œil d'une femme qui évalue rapidement, et dit —
— T'entraîne seul. Ce qu'on a fait hier sur les feintes. Répète jusqu'à ce que ça devienne instinct.
Puis elle était partie au trot.
North avait regardé le terrain vide autour de lui.
Et s'était entraîné seul.
Ce n'était pas la même chose.
Avec Undyne il y avait une cible, une résistance, quelque chose qui répondait et forçait l'adaptation en temps réel. Seul c'était différent — plus silencieux, plus intérieur, une conversation entre lui et ses propres limites sans intermédiaire.
Il répéta les feintes. Les esquives. Les angles qu'Undyne lui avait appris.
Et progressivement — comme ça arrivait maintenant à chaque entraînement intense, cette chose qu'il commençait à reconnaître — la détermination dans sa poitrine se réveilla.
Plus forte ce matin. Plus présente.
Il s'arrêta. Tendit la main.
Se concentra — pas sur le contrôle, comme Chara lui avait dit. Sur ce qu'il ressentait vraiment. Sous l'orgueil, sous la façade, sous les couches accumulées années après années.
Il y avait de la colère. Oui. Toujours.
Il y avait de la peur. Qu'il ne nomma pas mais qu'il laissa exister une seconde sans la repousser.
Et en dessous de tout ça — quelque chose de plus simple, de plus fondamental.
L'envie que les gens autour de lui soient en sécurité.
Pas par devoir. Pas par stratégie. Juste — l'envie. Nue et directe et un peu surprenante dans sa simplicité.
La détermination pulsа.
Et entre ses doigts quelque chose apparut — rouge et lumineux et tremblant, pas encore une forme définie, quelque chose entre une flamme et une lame et autre chose encore, qui tint pendant cinq secondes complètes avant de se dissoudre.
Cinq secondes.
Contre une fraction la dernière fois.
North baissa lentement la main.
Regarda l'endroit où ça avait été.
— Mieux, dit Chara depuis derrière lui.
North ne se retourna pas.
— Combien de temps avant que ça tienne vraiment ?
— Ça dépend de toi. Pas de tes muscles. De toi.
North hocha la tête lentement.
Il savait ce que ça voulait dire maintenant.
Il n'aimait pas toujours ce que ça voulait dire.
Mais il savait.
Il rentra en ville par la rue principale.
C'est là qu'il vit Milo.
Le petit monstre violet était au milieu de la rue — seul, ce qui était inhabituel, Milo étant généralement entouré d'au moins trois autres enfants en mouvement perpétuel. Il regardait quelque chose avec une expression figée que North identifia immédiatement parce qu'il connaissait cette expression.
De l'appréhension.
North suivit son regard.
Tanar était à l'autre bout de la rue.
Il ne faisait rien — vraiment rien, il marchait simplement, les mains dans les poches, le regard distrait vers le ciel. Mais autour de lui les pavés glitchaient légèrement à chaque pas, un tremblement discret de la réalité qui se fragmentait et se recomposait, et le mur d'une maison proche avait perdu ses contours pendant deux secondes.
Milo ne bougea pas.
Le genre d'immobilité des très jeunes êtres face à quelque chose qu'ils ne comprennent pas mais que leur instinct a déjà catalogué comme évite ça.
North regarda Milo.
Regarda Tanar.
Et fit quelque chose qu'il n'avait pas calculé, pas pesé, pas filtré à travers son orgueil ou sa méfiance ou ses dix mille défenses habituelles.
Il traversa la rue.
Vint se placer à côté de Milo — pas devant lui, pas de façon spectaculaire, juste à côté — et posa une main sur son épaule.
Milo leva les yeux vers lui.
— Ça va ? dit North. Sa voix était plus douce qu'il ne l'avait prévu.
Milo regarda Tanar au bout de la rue. Regarda North. Et hocha la tête — pas complètement convaincu, mais suffisamment rassuré par cette présence à côté de lui pour que l'immobilité se dissolve.
Tanar les avait vus.
Il s'arrêta au bout de la rue. Regarda North regarder Milo. Et quelque chose traversa son visage — une fraction de seconde, trop rapide pour être lu correctement — avant que le sourire reprenne sa place habituelle.
Il continua son chemin.
North regarda sa main sur l'épaule de Milo.
La retira doucement.
— Rentre chez toi, dit-il.
Milo repartit en courant — cette fois vers sa maison plutôt que loin de quelque chose. Ce qui était différent.
North resta dans la rue vide.
Et réalisa — avec un léger vertige — qu'il n'avait pas réfléchi. Qu'il y était allé parce qu'il voulait y aller. Parce que quelque chose en lui avait vu un enfant seul et avait décidé que ce n'était pas acceptable et avait bougé avant que son orgueil ait eu le temps de poser des conditions.
Il resta avec ça un moment.
Sans savoir quoi en faire.
Sans essayer de le résoudre.
Tanar trouva Papyrus en fin d'après-midi.
Ce n'était pas difficile — Papyrus était prévisible dans le meilleur sens du terme, ses habitudes aussi régulières et sincères que lui-même. Il était dans sa cuisine, en train de préparer quelque chose avec l'intensité totale qu'il mettait dans tout ce qu'il faisait.
Tanar frappa au cadre de la porte ouverte.
Papyrus se retourna.
— AH ! LE NOUVEAU HUMAIN QUI SOURIT ! dit Papyrus avec son enthousiasme habituel, pas encore entamé par les conversations de la place ou les inquiétudes qui circulaient. ENTRE ! JE FAIS DES PÂTES !
— Ça sent bon, dit Tanar. Ce qui était vrai — Papyrus avait progressé depuis les spaghettis du premier soir, ou du moins l'odeur était encourageante.
Il entra.
S'assit à la table avec cette aisance naturelle qu'il avait partout.
Et laissa Papyrus parler.
Ce qui ne demandait pas d'effort particulier — Papyrus parlait avec la générosité de quelqu'un qui considère le silence comme un problème à résoudre, et les questions de Tanar étaient précises, intéressées, exactement calibrées pour ouvrir les bonnes portes.
— North est ici depuis combien de temps maintenant ?
— QUELQUES JOURS ! ET IL PROGRESSE ÉNORMÉMENT. UNDYNE M'A DIT QU'IL APPREND TRÈS VITE.
— Il a toujours appris vite, dit Tanar doucement.
Papyrus se retourna avec curiosité.
— TU LE CONNAISSAIS AVANT ?
— Oui. Tanar sourit. On était proches. Il y a longtemps.
— OH ! Papyrus posa sa cuillère avec le sérieux de quelqu'un qui vient de recevoir une information importante. MAIS ALORS POURQUOI IL Y A EU UN COMBAT ? SI VOUS ÉTIEZ AMIS ?
Tanar regarda la table un moment.
Et quand il leva les yeux vers Papyrus — avec cette expression rare, dépouillée d'une couche du sourire habituel, quelque chose de plus nu en dessous — Papyrus se tut instinctivement.
— Parce que les amis se font du mal parfois, dit Tanar. Sa voix était douce. Mesurée. Vraie dans une façon qui rendait la chose plus difficile à entendre que si ça avait été cruel. Pas toujours exprès. Parfois juste... parce qu'ils ne savent pas encore comment ne pas le faire.
Papyrus le regarda longtemps.
— NORTH T'A FAIT DU MAL.
Ce n'était pas une question.
Tanar ne répondit pas directement.
— Il a fait ce qu'il savait faire à l'époque, dit-il. Ce n'est pas tout à fait pareil.
Papyrus se rassit lentement — ce qui était inhabituel, Papyrus étant rarement lent dans quoi que ce soit. Il regardait Tanar avec cette attention nouvelle, plus profonde, celle que les êtres vraiment bons développent quand ils réalisent que quelque chose de compliqué se passe.
— ET MAINTENANT TU ES VENU POUR... ?
— Lui dire des choses, dit Tanar. Qu'il devait entendre.
— EN LE BLESSANT.
— En le forçant à entendre.
Papyrus garda le silence un long moment.
Ce qui était — de la part de Papyrus — l'équivalent d'un silence de dix minutes pour quelqu'un d'autre.
— JE COMPRENDS PAS TOUT, dit-il finalement. SA FAÇON DE FAIRE LES CHOSES. MAIS JE COMPRENDS QUE T'AS ÉTÉ BLESSÉ. ET ÇA C'EST RÉEL.
Tanar le regarda.
— Oui, dit-il. Très doucement. C'est réel.
Et dans ces trois mots — dans cette confirmation simple et directe — quelque chose passa sur son visage qui n'était pas du calcul et n'était pas de la manipulation.
Juste quelque chose de vrai.
Que Papyrus reçut avec toute la sincérité qu'il possédait.
Et que Tanar referma aussitôt — soigneusement, proprement — derrière le sourire habituel.
North trouva Papyrus ce soir-là avec une expression qu'il ne lui connaissait pas encore.
Songeuse. Lourde d'une façon inhabituelle pour quelqu'un qui portait généralement les choses avec une légèreté totale.
— Ça va ? dit North.
Papyrus le regarda.
— IL M'A PARLÉ, dit-il. De toi. De vous deux.
North sentit quelque chose se contracter.
— Qu'est-ce qu'il t'a dit.
— QUE TU LUI AS FAIT DU MAL. Papyrus le regarda droit dans les yeux — sans accusation, sans jugement, avec juste cette franchise absolue qui était sa façon d'être. ET QUE C'ÉTAIT RÉEL.
North ne répondit pas.
— EST-CE QUE C'EST VRAI ? dit Papyrus.
Le silence dura.
North regarda ses mains — ces mains qui avaient tenu une planche de bois maladroitement, qui avaient touché l'épaule d'un enfant effrayé ce matin, qui avaient fait apparaître quelque chose de rouge et de lumineux pendant cinq secondes.
— Oui, dit-il.
Un seul mot. Bas. Mais sans détour.
Papyrus hocha lentement la tête.
— D'ACCORD, dit-il. Et puis — parce qu'il était Papyrus et qu'il ne savait pas faire autrement — il posa sa grande main osseuse sur l'épaule de North avec une douceur totale. ALORS IL FAUDRA FAIRE MIEUX. C'EST TOUT.
North regarda cette main.
Quelque chose dans sa gorge fit cette résistance habituelle — cette chose qui gardait les vrais mots en dessous.
Mais cette fois il ne détourna pas les yeux.
— Je sais, dit-il.
Et c'était peut-être la chose la plus honnête qu'il avait dite depuis son arrivée dans ce monde.
Tard ce soir-là, dans le noir de sa chambre chez Toriel, North fixa le plafond.
Tanar avait parlé à Papyrus.
Il avait choisi Papyrus — le plus ouvert, le plus sincère, le moins susceptible de filtrer ce qu'il entendait à travers de la méfiance. Il avait planté quelque chose de vrai dans un sol parfaitement préparé pour le recevoir.
Pas un mensonge. Pas une manipulation grossière.
Quelque chose de vrai.
Ce qui était infiniment plus difficile à combattre.
North ferma les yeux.
Sa détermination pulsait dans sa poitrine — régulière, chaude, plus stable qu'avant.
Il pensa à Milo dans la rue ce matin. À sa main sur cette épaule. À ce geste qu'il n'avait pas calculé.
Il pensa à Papyrus — alors il faudra faire mieux, c'est tout — avec cette simplicité désarmante qui ne laissait aucune place à la honte paralysante mais toute la place à la responsabilité.
Il pensa à Tanar.
À ce qu'il avait été avant. À ce qu'il était devenu.
À ce qu'il était peut-être en train de devenir encore.
Et pour la première fois depuis longtemps — sans chercher à résoudre, sans chercher à contrôler — il laissa tout ça exister ensemble dans sa poitrine sans essayer de le ranger.
La détermination pulsа.
Rouge et chaude et sienne.
À suivre — Chapitre 11 : Les non-dits
