NEPHILIMTALE
Chapitre 11 — Les non-dits
Ce fut la pluie qui commença tout.
Une pluie soudaine, violente, le genre qui arrive sans prévenir et transforme les rues en rivières en moins de deux minutes. Les monstres rentrèrent chez eux en courant, les étals du marché se fermèrent à la hâte, et la ville se vida avec cette rapidité particulière des endroits qui n'ont pas encore eu le temps de construire des auvents partout.
North fut surpris loin de chez Toriel.
Il chercha un abri — les réflexes d'abord, l'orgueil après — et se retrouva sous le toit d'un vieux bâtiment en pierre à la lisière de la ville. Un endroit à moitié construit, à moitié abandonné, que les monstres n'avaient pas encore décidé ce qu'ils feraient.
Il secoua l'eau de ses cheveux.
Regarda la pluie tomber.
Et entendit des pas.
Tanar entra sous le même toit trente secondes plus tard.
Il s'arrêta net en voyant North.
North s'arrêta de regarder la pluie.
Ils se regardèrent — deux secondes, trois — avec cette qualité particulière de silence qu'ont les situations qu'on n'a pas choisies et qu'on ne peut pas quitter.
La pluie tombait fort. Les rues étaient vides. Le bâtiment était petit.
Il n'y avait nulle part où aller.
Tanar s'appuya contre le mur opposé. Croisa les bras. Sourit.
— Coïncidence, dit-il.
— Probablement pas, dit North.
— Non, admit Tanar. Probablement pas.
Le silence revint. Rempli par le bruit de la pluie sur la pierre — régulier, lourd, indifférent à ce qui se passait en dessous.
North regarda la rue inondée.
Tanar regarda North.
Et puis — parce que certaines choses existent depuis trop longtemps pour continuer à attendre — North dit :
— Pourquoi Papyrus.
Pas de point d'interrogation. Juste les mots, plats et directs.
— Parce qu'il écoutait vraiment, dit Tanar. Sa voix était douce. Les gens qui écoutent vraiment sont rares. Tu le sais.
— Tu l'as utilisé.
— Je lui ai dit la vérité.
— Ta vérité.
— Est-ce qu'il y en a une autre ? dit Tanar. Il inclina légèrement la tête. La vérité c'est que tu m'as fait du mal. C'est un fait. Pas une interprétation.
North se retourna vers lui.
Et quelque chose dans ses yeux — cette tempête qu'il gardait toujours en dessous, qu'il avait appris à ne jamais laisser monter — bougea.
— Je sais, dit-il. Bas. Direct. Je sais ce que j'ai fait.
Tanar ne répondit pas immédiatement.
Ce qui était rare.
— Tu le sais, dit-il finalement. Sa voix avait changé légèrement — quelque chose de moins calibré, de moins parfaitement posé. Tu le sais maintenant. Mais à l'époque —
— À l'époque je n'avais pas les mots, dit North. Sa voix montait malgré lui. Pas de la colère — quelque chose de plus brut que ça. Je n'avais jamais appris à avoir les mots. Tu le savais. Tu savais exactement comment j'étais construit et tu es resté quand même et puis —
Il s'arrêta.
Ravala quelque chose.
— Et puis j'ai tout gâché, dit-il. Plus bas. Je sais.
Tanar le regardait avec cette attention absolue qu'il avait — cette façon de ne rien manquer, de tout enregistrer, de lire en dessous et en dessous encore.
— Tu sais, répéta-t-il. Et le mot dans sa bouche sonnait différemment que dans celle de North. Tu sais mais tu ne l'as jamais dit. Pas à moi. Pas une seule fois.
— J'essayais de —
— De quoi ? dit Tanar. Et pour la première fois — la première fois depuis son arrivée dans ce monde — sa voix portait quelque chose qu'il n'avait pas prévu de laisser sortir. Quelque chose de chaud et de vieux et de blessé. De te protéger ? De protéger ton image ? De garder ton orgueil intact pendant que moi je —
Il s'arrêta.
Ferma brièvement les yeux.
Rouvrit.
Le sourire revint. Mais pas complètement — il y avait des fissures dedans maintenant, des endroits où on voyait en dessous, et ce qu'on voyait en dessous était quelque chose que ni l'un ni l'autre ne savaient regarder en face.
— Tu te souviens de ce que tu m'as dit, dit Tanar. Sa voix était redevenue douce. Trop douce. Le genre de douceur qu'on utilise quand on parle de quelque chose qu'on a porté longtemps et qu'on a appris à tenir à bout de bras. La dernière fois qu'on s'est parlé vraiment.
North ne répondit pas.
— Je vais te le rappeler, dit Tanar. Tu m'as dit que j'étais le seul qui avait besoin de moi. Que tout le monde autour de toi se débrouillait très bien sans que je sois là. Que mon attachement — c'est le mot que tu as utilisé, attachement — était étouffant.
Chaque mot tombait dans le silence de la pluie comme une pierre dans de l'eau profonde.
North ne bougeait pas.
— Et le pire, dit Tanar — et maintenant il y avait quelque chose dans sa voix qu'on n'attendait pas de lui, quelque chose de tremblant et de réel sous le contrôle parfait — le pire c'est que tu le pensais pas vraiment. Je le savais. Je te lisais assez bien pour savoir que tu le pensais pas vraiment. Tu avais peur. Tu avais peur que je te voie trop clairement et alors tu as dit la chose la plus destructrice que tu pouvais trouver pour que je m'éloigne.
— Tanar —
— Et ça a marché.
Le silence qui suivit fut le plus lourd depuis le début.
North avait les mains à plat contre le mur derrière lui. Les yeux sur le sol. Et pour la première fois depuis qu'il était dans ce monde — depuis qu'il était dans n'importe quel monde — il n'avait pas de réponse construite. Pas de mots polis. Pas de distance.
Juste la vérité nue et inconfortable de ce qu'il avait fait.
— Je t'avais, dit North. Sa voix était différente. Basse, non modulée, sans les couches habituelles. Tu étais la seule personne qui me regardait vraiment. Et ça me terrifiait. Parce que si tu me voyais vraiment et que tu décidais que c'était pas suffisant —
Il s'arrêta.
Respira.
— C'était plus simple de te faire partir moi-même, dit-il. Avant que tu le fasses.
Le silence.
La pluie.
Tanar le regardait — et sur son visage quelque chose se passait que North n'avait vu nulle part depuis son arrivée. Quelque chose qui n'était pas du calcul et n'était pas de la stratégie.
De la douleur.
Réelle. Vieille. Le genre qu'on porte si longtemps qu'on oublie qu'on la porte jusqu'au moment où quelqu'un prononce exactement les mots qui la font remonter.
— Tu avais peur, dit Tanar. Très bas. Presque pour lui-même.
— Oui.
— Et tu as préféré me détruire plutôt que d'avoir peur.
North ferma les yeux.
— Oui.
Ce fut à ce moment-là que les pas arrivèrent.
Plusieurs. Rapides. Des voix qui cherchaient un abri sous la pluie — et puis la silhouette de Papyrus apparut à l'entrée du bâtiment, avec derrière lui Frisk, Chara, et Undyne qui venait de finir sa session avec Alphys.
Ils s'arrêtèrent tous.
Regardèrent la scène — North contre le mur, les yeux fermés, quelque chose sur son visage qu'aucun d'eux ne lui avaient encore vu. Tanar en face, le sourire fissuré, quelque chose de différent dans sa posture.
Le silence entre les deux qui pesait encore.
Papyrus ouvrit la bouche.
La referma.
Ce qui pour Papyrus représentait un exploit considérable.
Chara regardait Tanar — et dans leurs yeux rouge sombre il y avait quelque chose de nouveau. Pas de la méfiance pure. Quelque chose de plus complexe. La reconnaissance de quelqu'un qui vient d'entendre une douleur réelle et qui ne sait pas encore quoi en faire.
Frisk regardait North.
North rouvrit les yeux.
Vit tout le monde.
Et quelque chose dans son visage — ce visage qu'il avait passé sa vie entière à contrôler, à modeler, à rendre imperméable — se ferma d'un coup. Comme un volet. Comme un réflexe si ancien qu'il n'avait plus besoin d'être décidé.
Trop de monde.
Trop de regards.
Trop de lui exposé d'un seul coup.
— North, dit Papyrus doucement. Avec une douceur que personne n'aurait cru possible venant de lui une semaine plus tôt.
— Je vais bien, dit North.
Automatique. Mécanique.
Le mensonge le plus vieux de son répertoire.
Frisk fit un pas vers lui.
North recula d'un.
— Je vais bien, répéta-t-il. Plus fort. Avec toute la conviction qu'il pouvait rassembler — moins qu'avant, nettement moins, comme si la conversation venait de lui coûter quelque chose qu'il n'avait pas prévu de dépenser.
Il regarda Tanar une dernière fois.
Tanar lui rendit son regard — et dans ce regard il y avait quelque chose d'étrange. Pas de la satisfaction. Pas de la victoire.
Quelque chose qui ressemblait presque à du regret.
Presque.
North sortit sous la pluie.
Sans courir. Sans se retourner. Les épaules droites, le menton levé — toute la façade reconstituée en urgence, brique par brique, pendant qu'il marchait.
La pluie tomba sur lui.
Il ne s'arrêta pas.
Dans le bâtiment le silence dura longtemps.
Undyne regardait l'endroit où North avait été avec une expression fermée et concentrée — celle qu'elle avait quand elle évaluait une situation de combat et ne trouvait pas de cible claire à frapper.
Papyrus regardait Tanar.
Tanar regardait la pluie.
Le sourire était revenu. Presque complet. Presque.
— Tu lui as dit des choses vraies, dit Chara finalement. Leur voix était neutre — analytique, comme toujours — mais avec quelque chose en dessous. Et il t'en a dit aussi.
Tanar ne répondit pas.
— La question c'est ce que tu vas en faire, dit Chara.
Tanar regarda la rue inondée où la silhouette de North avait disparu.
— Je vais y réfléchir, dit-il.
Ce qui n'était pas une réponse.
Ce qui était exactement une réponse.
Chez Toriel — tard ce soir, après que la pluie se soit arrêtée — North était assis dans l'escalier avec le dessin de Frisk dans les mains.
Il le regardait.
Ce dessin maladroit et sincère qui le montrait entouré de monstres autour d'une table.
Comme s'il faisait partie du groupe.
Sa détermination pulsait dans sa poitrine — mais différemment ce soir. Pas la chaleur combative de l'entraînement. Quelque chose de plus douloureux. Plus honnête.
Il replia le dessin.
Le remit dans sa poche.
Et posa son front contre le mur froid de l'escalier.
Une seconde. Deux.
Juste ça.
Juste lui sans personne pour regarder.
À suivre — Chapitre 12 : Ce qui reste debout
