NEPHILIMTALE
Chapitre 12 — Ce qui reste debout
North ne descendit pas le lendemain matin.
Ce qui était nouveau — il avait établi une routine depuis son arrivée, levé tôt, entraînement avec Undyne, chantier, dîner chez Papyrus. Une structure. Quelque chose qui ressemblait à un emploi du temps et pas à de l'appartenance, ce qui lui convenait parfaitement comme distinction.
Mais ce matin il resta dans sa chambre.
Assis sur le bord du lit. Les coudes sur les genoux. Les yeux sur le mur.
Il pensait à hier.
À ce qu'il avait dit sous la pluie — ces mots qu'il n'avait jamais prononcés à voix haute, pas une seule fois, pas à quiconque. Ces mots qui avaient existé quelque part en lui depuis longtemps sans jamais trouver la sortie et qui étaient sortis hier comme si la pluie et le bâtiment vide et la présence de Tanar avaient dissous quelque chose qu'il maintenait fermé depuis des années.
C'était plus simple de te faire partir moi-même. Avant que tu le fasses.
Il revoyait le visage de Papyrus dans l'encadrement. Frisk. Undyne. Chara.
Ils avaient tout entendu.
Quelque chose dans sa poitrine se contracta avec une force qui n'avait rien à voir avec la détermination.
Il n'avait aucune envie de descendre.
Le coup frappé à sa porte était petit. Discret.
Presque timide.
Ce qui excluait immédiatement Papyrus.
North ne répondit pas.
La porte s'ouvrit quand même — parce que Sans n'attendait jamais vraiment la permission, il demandait juste par politesse et puis entrait de toute façon — et le petit squelette passa la tête dans l'encadrement avec son expression habituelle.
Il regarda North.
North le regarda.
— alors, dit Sans. t'as l'air d'quelqu'un qui a besoin d'entendre une bonne blague.
— Non.
— trop tard. Sans entra complètement et s'appuya contre le mur avec cette désinvolture qu'il avait partout. pourquoi le squelette est pas allé à la fête ?
North ferma les yeux.
— Sans —
— parce qu'il avait personne à qui se fier. Sans marqua une pause. t'as compris ? se fier. s'y fier. confier.
Le silence.
North ouvrit les yeux.
Regarda Sans.
Et Sans le regardait — avec le sourire permanent, oui, mais avec ces yeux complètement ouverts et complètement présents qui disaient la vraie chose derrière le jeu de mots terrible.
Se fier. Faire confiance. T'as compris où je vais.
North regarda le plafond.
— C'est le pire jeu de mots que j'aie entendu, dit-il.
— ouais, admit Sans. j'en ai des meilleurs mais je les garde pour les grandes occasions. il bougea légèrement les épaules. t'as pas à descendre si t'es pas prêt. mais je voulais juste que tu saches que —
Il s'arrêta.
Chercha ses mots — ce qui était rare pour Sans qui trouvait toujours les mots, même les mauvais, même ceux qui cachaient les vrais.
— ce que t'as dit hier, dit-il finalement. sous la pluie. ça demande du courage. le genre de courage qui ressemble pas à du courage de l'extérieur. mais qui en est quand même.
North ne répondit pas.
Sans hocha la tête — comme si le silence était une réponse suffisante, ce qui pour lui c'était souvent le cas.
— bon, dit-il. je redescends. toriel fait du thé. et dans environ — il fit semblant de consulter une montre imaginaire — trois minutes papyrus va arriver avec des pâtes et une énergie que même toi tu pourras pas ignorer.
Il se dirigea vers la porte.
S'arrêta sur le seuil.
— hé north.
North leva les yeux.
— avoir peur que les gens partent. dit Sans. sans se retourner. c'est humain. littéralement. vous faites tous ça. Il marqua une pause. mais des fois les gens restent aussi. même quand on leur donne des raisons de pas le faire. c'est chiant pour votre théorie mais c'est comme ça.
Il sortit.
La porte se referma doucement.
North resta assis sur le bord du lit.
Regarda la porte.
Deux minutes et quarante-sept secondes plus tard — Sans avait été presque exact — un fracas retentit dans l'escalier de la maison de Toriel.
Pas un fracas de catastrophe. Un fracas de Papyrus.
Ce qui était une catégorie à part entière.
— NORTH ! cria Papyrus depuis l'autre côté de la porte avec un volume qui rendait le fait de frapper largement superflu. JE SAIS QUE T'ES LÀ. JE SAIS QUE TU VEUX PAS SORTIR. ET J'AI APPORTÉ DES PÂTES.
North ferma les yeux.
— J'ai pas faim.
— C'EST PAS UNE QUESTION DE FAIM. C'EST UNE QUESTION DE PRINCIPE. LA GRANDE PAPYRUS N'ABANDONNE PERSONNE DANS SA CHAMBRE AVEC SES PENSÉES. C'EST DANS LE CODE D'HONNEUR.
— Quel code d'honneur —
— LE MIEN. IL EST TRÈS BIEN FAIT ET TU DEVRAIS LE LIRE UN JOUR.
North ouvrit la bouche.
La referma.
— Les pâtes vont refroidir, dit-il finalement. Argument pratique. Le seul type d'argument qu'il pouvait produire ce matin.
— EXACTEMENT ! ALORS OUVRE.
North se leva.
Traversa la chambre.
Ouvrit la porte.
Papyrus était là — immense, souriant, avec un plat couvert posé en équilibre parfait sur ses deux mains osseuses et dans ses yeux cette bienveillance absolue et inconditionnelle qui ne demandait rien en échange d'elle-même.
North le regarda.
— T'as fait ça exprès, dit-il.
— OUI, dit Papyrus sans l'ombre d'une hésitation. ENTRE DANS TA PROPRE CHAMBRE QU'ON MANGE.
North s'écarta pour le laisser passer.
Papyrus entra avec ses pâtes et son énergie et sa présence qui remplissait l'espace d'une façon que North aurait trouvé insupportable deux semaines plus tôt.
Il trouva ça — il chercha le mot.
Il trouva : suffisant.
Ce qui était une révolution silencieuse.
Ils mangèrent assis par terre — Papyrus avait décidé ça unilatéralement, C'EST PLUS CONVIVIAL, et North n'avait pas eu l'énergie de protester — avec le plat entre eux et la lumière du matin qui entrait par la fenêtre.
Les pâtes étaient meilleures qu'avant.
North ne le dit pas directement.
Mais il en prit deux fois.
Ce que Papyrus nota avec une satisfaction rayonnante et silencieuse qui valait tous les compliments du monde.
Ils mangèrent un moment sans parler — ce qui avec Papyrus était toujours temporaire.
— TU L'AIMAIS, dit Papyrus.
North s'arrêta de mâcher.
— Pardon ?
— TANAR. DU TEMPS AVANT. TU L'AIMAIS VRAIMENT. Papyrus regardait son assiette avec cette expression songeuse qui lui allait si bien quand il se donnait le temps de l'avoir. PAS DE LA FAÇON DONT ON AIME QUELQU'UN QU'ON CONNAÎT À PEINE. DE LA VRAIE FAÇON.
North ne répondit pas.
— JE DIS PAS ÇA POUR TE FAIRE DU MAL, dit Papyrus rapidement. SA VOIX DESCENDIT D'UN CRAN — ce qui pour Papyrus était l'équivalent d'un murmure. je dis ça parce que quand tu parlais hier. même en étant blessé. même en étant en colère. on voyait que c'était quelqu'un qui comptait.
North posa sa fourchette.
Regarda le mur.
— Ça ne change pas ce qui s'est passé.
— NON, dit Papyrus. MAIS ÇA EXPLIQUE POURQUOI C'ÉTAIT AUSSI DOULOUREUX.
Le silence.
La lumière du matin sur le plancher.
— NORTH.
North leva les yeux.
Papyrus le regardait avec toute la sincérité qu'il possédait — ce qui était considérable, extraordinaire même, le genre de sincérité qui ne s'apprend pas et ne se joue pas.
— TU M'AS DIT QUE TU SAVAIS PAS ÊTRE AVEC LES GENS. QUE TU DISAIS LES MAUVAISES CHOSES ET QUE TU GARDAIS LES BONNES.
— Oui.
— EH BIEN. Papyrus se redressa avec une dignité tranquille. JE TE DONNE LA PERMISSION D'ESSAYER AVEC MOI. LES MAUVAISES CHOSES ET LES BONNES. TOUTES. JE SUIS ASSEZ GRAND POUR ENCAISSER LES MAUVAISES ET ASSEZ CONTENT POUR APPRÉCIER LES BONNES.
North regarda Papyrus.
Longtemps.
Et quelque chose dans sa poitrine — cette chose qui résistait depuis si longtemps, qui maintenait les gens à distance avec une constance épuisante — lâcha.
Pas complètement.
Pas en une fois.
Mais un peu. Un peu de plus.
— D'accord, dit North.
Deux mots.
Mais Papyrus rayonna comme si North venait de lui offrir quelque chose de précieux.
Ce qui était peut-être vrai.
Plus tard dans la matinée — après que Papyrus soit reparti avec son plat vide et son enthousiasme intact — North descendit.
Toriel était dans la cuisine. Elle leva les yeux quand il entra. Ne dit rien. Posa simplement une tasse de thé sur la table à l'endroit où il s'asseyait d'habitude.
North s'assit.
Prit la tasse.
— Merci, dit-il.
Toriel sourit — ce sourire doux et profond qu'elle avait.
— Tu n'as pas à tout porter seul, dit-elle. Sa voix était celle qu'elle avait toujours — chaude, patiente, sans condition. C'est quelque chose que j'ai mis longtemps à apprendre moi-même.
North regarda son thé.
— Ça s'apprend vraiment ?
— Difficilement, dit Toriel honnêtement. Et jamais complètement. Mais suffisamment.
Elle retourna à ses livres.
North but son thé.
Et pour la première fois depuis le lendemain du combat sur la place — depuis la pluie et les mots et les regards de tout le monde — il ne chercha pas à construire quelque chose entre lui et le reste du monde.
Il laissa juste la chaleur de la tasse dans ses mains.
C'était assez pour ce matin.
Tanar les observait depuis la rue.
Pas de façon dissimulée — il était simplement là, de l'autre côté de la fenêtre de la cuisine, visible si quelqu'un regardait. Toriel regardait ses livres. North regardait sa tasse.
Personne ne regardait dehors.
Il vit North avec sa tasse. Toriel avec ses livres. Cette scène domestique et tranquille qui avait l'air de quelque chose que North n'avait jamais eu avant.
Et dans sa poitrine — cet endroit qu'il surveillait, qu'il contrôlait, qu'il avait appris à maintenir froid et calculé depuis les ruines de son propre monde — quelque chose bougea.
Qu'il écrasa immédiatement.
Non.
Il avait un plan. Il savait maintenant exactement où frapper — la peur de North d'être abandonné, retournée contre lui. Il allait faire en sorte que North doute de chaque lien qu'il construisait ici. Chaque sourire. Chaque geste. Il allait planter des questions là où il y avait maintenant de la confiance et regarder la confiance se fissurer.
Méthodiquement. Patiemment. Avec le sourire.
Il se détourna de la fenêtre.
Et dans son dos le monde glitcha — violent, prolongé, trois murs entiers du quartier qui disparurent pendant quarante secondes avant de se recomposer dans un tremblement qui résonna dans toute la rue.
Tanar s'arrêta.
Sentit la résistance du monde contre lui — plus forte qu'hier. Plus forte qu'avant-hier. Comme une pression qui augmentait graduellement, qui poussait contre lui de toutes parts, qui lui disait tu n'es pas d'ici, tu ne devrais pas être ici, pars.
Il releva le menton.
Remit les mains dans ses poches.
Essaie encore.
Et continua de marcher.
Alphys envoya un message à Sans ce soir-là.
Court. Précis. Avec cette façon qu'elle avait d'écrire quand elle était inquiète — les mots trop proches les uns des autres, pas de fautes parce qu'elle relisait trois fois quand c'était important.
Les glitchs du secteur est ont duré quarante secondes ce matin. Hier c'était trente. Avant-hier huit. Sans c'est une progression géométrique. Si ça continue —
Elle n'avait pas fini la phrase.
Elle n'en avait pas besoin.
Sans lut le message.
Le relu.
Rangea son téléphone dans sa poche.
— hm, dit-il. puis après une pause — parce que même dans les situations sérieuses il ne pouvait pas complètement s'en empêcher — on pourrait dire que la situation... glisse vers quelque chose de grave.
Personne n'entendit le jeu de mots.
Ce qui était dommage parce que c'était l'un de ses meilleurs.
Il sortit dans la nuit et regarda la montagne Ebott au-dessus de la ville.
Silencieuse. Indifférente.
Mais quelque part entre ses pierres quelque chose résistait — le monde qui poussait, qui cherchait à expulser ce corps étranger, qui n'avait pas de voix mais avait de la persistance.
Sans pensa à ce que ça signifiait si la progression continuait.
Et pour une fois il ne trouva pas de jeu de mots pour couvrir ce qu'il pensait.
À suivre — Chapitre 13 : Fissures
