**« Éteint »**
Je me souviens encore du premier jour où je lui ai dit.
On était dans le couloir après les cours. Je tremblais. Mes mains, mes genoux, ma voix — tout tremblait. Et je lui ai dit *je t'aime* comme si c'était la chose la plus courageuse que j'avais jamais faite de ma vie. Parce que c'était le cas.
Elle a souri doucement. Elle a dit non.
Et moi j'ai souri aussi. Parce que je me disais — c'est normal. C'est trop tôt. Elle me connaît pas encore vraiment. Elle va voir.
Le lendemain je lui ai apporté un café comme elle les aimait. Deux sucres, pas de lait. Je savais par cœur. Je savais tout par cœur en fait — sa couleur préférée, la chanson qu'elle écoutait en boucle en novembre, la façon qu'elle avait de mordre son stylo quand elle réfléchissait. J'avais tout mémorisé sans même m'en rendre compte. Comme si mon cerveau avait décidé tout seul que cette fille était importante.
La semaine d'après je lui ai dit encore.
Elle a dit non encore. Doucement. Toujours doucement.
Et je me suis dit — elle dit non avec les lèvres mais ses yeux sont pas fermés. Tant qu'une porte est pas verrouillée elle peut s'ouvrir.
C'est ce que je croyais.
Pendant deux ans j'ai cru ça.
Deux ans de *je t'aime* posés devant elle comme des cadeaux qu'elle acceptait pas. Deux ans à chercher le bon jour, la bonne phrase, le bon angle. Je me disais que l'amour c'était une question de patience. Que les gens qui abandonnent c'est les gens qui méritent pas. Que moi j'étais différent parce que je tenais bon.
Entre temps j'étais le mec sympa. Celui qui détend l'ambiance. Celui dont les blagues font rire tout le monde même quand lui il va pas bien. Celui qu'on appelle à trois heures du matin parce qu'il répond toujours. Toujours disponible, toujours souriant, toujours là.
Je savais pas encore que *toujours là* ça fatigue un homme en silence.
Et puis ce jour est arrivé.
C'était la récré. Il y avait du monde — nos amis, des gens qu'on connaissait à peine, des gens qu'on connaissait pas du tout. Je sais pas ce qui m'a pris ce jour-là. Peut-être que j'avais besoin d'y croire encore une fois. Peut-être que j'avais peur que si je disais plus rien je disparaisse complètement.
Je me suis approché d'elle. Et je lui ai dit encore.
*Je t'aime.*
Elle s'est retournée.
Et là — ses yeux c'était plus les mêmes. C'était plus la fille qui disait non doucement. C'était quelqu'un d'autre. Quelqu'un d'épuisé aussi, mais d'un épuisement qui cherchait une sortie.
Elle a dit — *t'es sérieux là ? Encore ? Tu comprends pas le français ou quoi ? J'ai dit non. J'ai dit non cent fois. T'es lourd, t'as toujours été lourd, et franchement tout le monde le pense mais personne te le dit en face. Tu te crois romantique mais t'es juste incapable d'accepter qu'une fille te veuille pas. Lâche-moi.*
Le silence après ça.
Je me souviens du silence plus que des mots. Un silence épais, plein de gens qui regardaient ailleurs pour pas croiser mon regard. Plein de rires étouffés que j'entendais quand même. Plein de pitié que je voulais pas.
Je me souviens que j'ai pas bougé pendant plusieurs secondes. Comme si mon corps avait oublié comment fonctionner.
Et puis je suis parti.
Je suis rentré chez moi, je me suis assis sur mon lit, et j'ai regardé mes mains longtemps. Ces mains qui avaient tremblé le premier jour. Elles tremblaient plus. Elles faisaient rien. Elles étaient juste là, posées sur mes genoux, inutiles.
J'ai pas pleuré ce soir-là. J'ai même pas eu mal — pas comme avant. C'était autre chose. Comme si quelqu'un avait éteint quelque chose en moi sans me demander la permission. Une lumière que j'avais portée deux ans et qui d'un coup... plus rien.
Après ça je souriais plus pareil.
Les gens ont cru que j'étais fatigué. Que j'avais des problèmes. Certains ont demandé, j'ai dit que ça allait. Parce que c'est ce qu'on dit. Parce que si je disais la vérité — que j'avais compris que ma gentillesse avait jamais été une force, que c'était juste une façon d'encaisser sans me plaindre — personne aurait su quoi répondre.
Alors je me suis tu.
Je me suis tu et j'ai arrêté de tendre la main en premier. J'ai arrêté de mémoriser les détails des gens. J'ai arrêté de faire des blagues pour mettre à l'aise. J'ai arrêté d'espérer que l'amour c'est une question de patience.
Je suis pas devenu méchant.
Je suis juste devenu quelqu'un qui garde tout à l'intérieur maintenant. Quelqu'un qui observe. Quelqu'un qui sourit quand c'est nécessaire — et seulement quand c'est nécessaire.
Les gens disent que j'ai changé.
Ouais.
C'est ça qu'on dit quand quelqu'un arrête de se laisser consommer.
