**Ce que j'aurais dû dire**
Je me demande souvent.
Si j'avais su. Bien avant. Est-ce que les choses se seraient passées différemment.
…
Non. Je recommence.
Je peux plus rien changer. Tout s'est déjà passé. Tout est déjà fini.
Mais j'aurais tellement aimé. Y retourner. Rien qu'une fois.
Pas pour tout expliquer. Pas pour tout réparer.
Juste pour être là, vraiment. Une seule fois.
On s'est connus à seize ans. Dans un couloir de lycée, je crois. Ou peut-être dehors. Je me souviens plus exactement — c'est ça qui me fait peur d'ailleurs. Que j'arrive plus à me souvenir du début. Comme si le début avait jamais eu l'air important sur le moment.
Pourtant c'était lui. C'était vraiment lui.
On était ensemble tout le temps. Le genre de présence que tu remarques même pas parce qu'elle a toujours été là. Comme respirer.
Et puis y a eu les années. Les années qui font rien de spécial. Qui tuent pas les amitiés d'un coup. Qui les usent juste. Doucement. Un message auquel on répond deux jours plus tard. Un anniversaire qu'on oublie presque. Une soirée annulée, et puis une autre, et puis on arrête de proposer parce qu'on veut pas déranger.
C'est ça le pire, je crois. Que personne décide de rien. Que ça arrive juste. Que t'as même pas un moment où tu peux dire là, c'est là que j'aurais dû faire autrement.
Enfin. Presque.
Y a eu une nuit. On avait vingt-six ans. Il m'avait appelé tard.
J'avais décroché. Je me rappelle que j'étais fatigué, que j'avais du travail le lendemain, que j'avais répondu avec une voix qui devait pas être très chaleureuse.
Il avait dit que ça allait pas fort. Il avait dit ça comme ça — ça va pas fort — avec cette façon qu'il avait de minimiser les choses pour pas peser sur les gens.
Et moi j'avais dit que j'étais là. Que t'inquiète. Que ça allait aller.
…
J'avais dit que ça allait aller. À quelqu'un qui me disait que ça allait pas.
On a raccroché vingt minutes après. Je me suis rendormi.
Je lui ai envoyé un message le lendemain matin. Un truc court. Hé, ça va mieux ?
Il a répondu ouais, merci.
Et c'est là que tout s'est refermé. Pas avec un claquement. Juste comme une porte qu'on pousse doucement et qui fait plus de bruit.
On s'est revus encore. Deux, trois fois. Des repas un peu polis. Des nouvelles données proprement, sans vraiment entrer dedans. On était devenus le genre d'amis qui savent tout des grandes lignes de la vie de l'autre et rien de ce qui se passe vraiment.
Et un jour il a déménagé dans une autre ville. Il m'a prévenu par message. Je lui ai dit bonne chance.
C'est le dernier message qu'on a échangé.
Des fois je me dis que si j'avais pas été aussi fatigué cette nuit-là. Si j'avais dit attends, je viens. Juste ça. Je viens.
Ou même pas venir. Juste rester au téléphone. Juste rester là, sans essayer de régler quoi que ce soit. Sans dire que ça allait aller.
Juste être là.
Mais j'étais fatigué. Et lui il minimisait. Et moi j'ai cru ce qu'il disait parce que c'était plus simple.
C'était tellement plus simple.
Je pense à lui des fois. Souvent, même. Je me demande où il en est. Si ça va mieux. Si quelqu'un d'autre a été là pour lui cette nuit-là, et toutes les autres nuits après.
J'espère que oui.
Je l'espère vraiment.
Son numéro est encore dans mon téléphone.
Je l'ai jamais effacé.
Je sais que je l'appellerai pas.
Pas parce que j'ai pas envie.
Parce que certaines portes — quand elles se referment comme elles se sont refermées — t'as pas le droit de frapper dessus après. C'est comme ça. T'as laissé passer le moment. T'as rien dit quand il fallait. Et maintenant t'as juste à vivre avec ce que t'as pas fait.
C'est ça le regret, je crois.
C'est pas un souvenir douloureux.
C'est une nuit ordinaire. Une voix fatiguée. Vingt minutes au téléphone.
Et le silence après.
Tout ce silence après.
